| Fri 10 Sep 2010 | ©harcelement.org | retour |
|
« Le calvaire d'un chercheur » [texte]
Serge vendredi 3 mai 2002
|
|
Article de Laurent Mouloud, paru le 16 février 2000 dans le quotidien « l'Humanité »
Le calvaire d'un chercheur
Pour cet ancien élève de Normale sup, tout a commencé en 1991. Jusque-là, Patrick brille plutôt dans son rôle de chercheur. Spécialiste du vieillissement des matériaux, tout semble lui réussir. En trois ans, sur le site [des] Renardières, près de Fontainebleau (Seine-et-Marne), il parvient à créer un laboratoire de chimie analytique, produit une soixantaine de documents internes, sort certains résultats dans des publications scientifiques. Fait rare dans la maison : lui et son équipe reçoivent même en 1991 un prix sicentifique. Bref, Patrick bouscule pas mal - trop peut-être - le train-train de la direction des études et recherches d'EDF. « Nos résultats ont soulevé à l'époque une vague de jalousie dans les bureaux voisins, explique-t-il aujourd'hui. Les ingénieurs fonctionnent beaucoup par clan, et j'étais le seul normalien. » Rien de bien méchant, pourtant. Mais quelques semaines plus tard, avec un changement de direction, changement de décor. Premier accroc, le nouveau chef du département, Michel Pays, refuse de financer une thèse que se propose d'effectuer Patrick. Résultat : le chercheur est obligé de prendre un congé individuel de formation de deux ans pour mener à bien son projet. À son retour, en 1993, l'atmosphère devient carrément malsaine. « Entre-temps, Michel Pays a été condamné à six mois de prison avec sursis après la mort d'un étudiant électrocuté. Peut-être a-t-il voulu alors se venger ? » avance Patrick. Quoiqu'il en soit, on refuse d'emblée de lui mettre à disposition un micro-ordinateur ! Patrick demande des explications. Silence, puis en 1996, réponse sibylline par courrier de Brigitte Pinel, responsable du groupe : « En ce qui concerne les problèmes de micro, pour l'instant je ne vois pas ce qui t'empêches de travailler. Un papier et un crayon sont amplement suffisants. » Désormais, Patrick n'aura plus la moindre responsabilité d'étude. Mis à l'écart un an dans un autre bâtiment, tous ses travaux précédents lui sont retirés et sa hiérarchie s'obstine à le faire travailler sur les supra conducteurs auxquels il ne « connaît rien. » Pis, le site de cette étude et la bibliothèque qui va avec se trouvent à Clamart, de l'autre côté de Paris. « J'étais le seul ingénieur dans ce cas. Tout s'est passé dans un climat de non-dit, de lâcheté collective et de rejet systématique de la faute sur la victime. Au début, je n'ai pas fait attention et je n'ai pas compris que le harcèlement était délibéré. » Après deux années à ce régime, Patrick décroche, en 1995, un poste à mi-temps comme enseignant-chercheur à l'École normale supérieure (ENS), rue d'Ulm. Le matin à EDF, « dans une ambiance de souffrance », et l'après-midi, le « bol d'air » à l'ENS. « Sans cette soupape de sécurité, je me serais fait détruire. » Mais ses supérieurs à EDF ne relâchent pas l'étreinte. Régulièrement, le chercheur est accusé d'absences injustifiées, fantaisistes, et voit son salaire ponctionné en conséquence. Il râle. Avertissement. L'année suivante, sa direction va même jusqu'à l'obliger à tenir un pointage quotidien de ses horaires, qui ne s'applique, bien sûr, à aucun autre chercheur. Patrick rechigne à s'exécuter et commence à comprendre. « À cette époque, la hiérarchie a voulu m'installer dans le bureau des stagiaires et mes affaires ont été embarquées sans me prévenir du jour au lendemain. Brigitte Pinel a refusé de me les ramener pendant six mois. » Ironie du sort : pendant qu'à EDF la situation s'envenime, Patrick excelle dans ses recherches à l'ENS et découvre une description de la « chiralité », un phénomène capital en chimie. « Un travail original et de grande portée » avoue alors Jacques Courtieu, directeur de l'Institut de chimie moléculaire d'Orsay. Peine perdue ! Début 1998, les accusations d'absences injustifiées l'amènent finalement en commission de discipline. Là, l'ensemble des syndicats se prononce pour un non-lieu. En face, les représentants de la direction font bloc et demandent, sans présenter aucune justification, « la retraite d'office ». Gérard Menjon, directeur des Études et Recherches, prononcera le licenciement en juillet. De toute manière, dès le mois d'avril, quinze jours avant même la commission de discipline, son micro-ordinateur, obtenu peu avant, avait déjà été affecté à un autre chercheur. Seulement l'homme est tenace. Et le « KO » passé, Patrick a organisé sa riposte. « Mes responsables ont fait l'erreur de me renvoyer tous mes documents de bureau. Toutes les preuves du harcèlement s'y trouvaient. » Et pendant des semaines, il épluche consciencieusement toutes les notes de la hiérarchie, ressort les post-it un par un. Après trois mois de travail, le chercheur, devenu aujourd'hui adhérent à l'ANVHPT, l'Association nationale des victimes de harcèlement psychologique au travail, expédie en avril 1999 un dossier de 338 pages à François Roussely, le président d'EDF. Et lui demande un recours gracieux, appuyé par l'ensemble des fédérations syndicales, qui envoient lettre sur lettre. Son dossier doit finalement être examiné mardi prochain lors d'une ultime sous-commission de discipline, près d'un an après sa demande. Laurent Mouloud L'Humanité, mercredi 16 février 2000, rubrique « Plus loin que les faits ». Copyright © l'Humanité |
|
FORUM
|
| ©harcelement.org | L'impression de l'article est exclusivement réservée aux fins d'utilisation personnelle |