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« On vous a trouvé nu... »
Pierre vendredi 12 mars 2004
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Philippe fut hospitalisé dans un service psychiatrique, pour des motifs qu'il présentera lui-même dans son témoignage. Mais paradoxalement, il subira de la part des infirmières et des médecins un traitement tissé de brimades et de paroles vexatoires. Harcèlement moral ? Non, pas au sens propre du terme selon notre appréciation. Il ne semble pas apparaître de volonté de détruire une cible spécifique. Mais les victimes de harcèlement trouveront dans cette maltraitance, et dans les réactions psychologiques qu'elle génère, bien des similitudes avec leur propre expérience. Aussi avons-nous décidé de publier, avec son accord, après l'avoir transcrit, le témoignage que nous a adressé Philippe. « Je m'appelle Philippe. J'ai 37 ans. À cause d'un chagrin amoureux, j'ai vécu pendant dix ans un grand sentiment de mal-être. Notamment lors de mes trois années d'études supérieures à l'École nationale de la photographie d'Arles. Mal-être qui se traduisait parfois par des hallucinations auditives. Je vivais dans une grande dépréciation de moi-même. Mais j'ai malgré tout réussi à obtenir le diplôme de fin d'études. « Dans votre site, vous mettez à jour les sévices psychologiques que certains font subir à d'autres dans le monde du travail, celui de l'entreprise ou de l'école. Mes problèmes m'ont amené à connaître un autre lieu, l'hôpital psychiatrique. Lieu où, paradoxalement, les brimades, les contraintes corporelles, l'infantilisation et la déresponsabilisation sont aussi monnaie courante. « Même si j'éprouve toujours une énorme difficulté à exprimer ma souffrance et à retranscrire l'ambiance délétère de cet endroit, je tiens à vous parler de mon expérience à l'hôpital Saint-Jacques de Nantes, où j'ai été interné à différentes reprises. Six mois en tout. Cet établissement, intégré au CHU de la ville est une très grosse institution pour tout le département. « Le matin, les infirmières prennent leur service à huit heures. Les chariots contenant les boissons sont placés sous leur contrôle scrupuleux. Véronique, sans être plus gradée que ses collègues infirmières, montre un zèle particulier. Ainsi, elle demande rituellement à tous les malades : « Combien de café avez-vous pris Monsieur, ce matin ? Vous savez que vous n'avez le droit d'en prendre que deux... » Rappel à l'ordre humiliant et inutile. Car il ne me venait pas à l'idée de boire plus d'un bol de leur chicorée insipide. Me voyant avec plusieurs bouteilles de limonade, elle me demande d'un ton très réprobateur : « Je ne sais pas si vous avez le droit d'introduire de la boisson à l'intérieur de l'unité... » Mais, puisqu'il ne s'agit pas de boisson alcoolisée, le règlement m'autorise finalement à boire la limonade. « Le matin, il n'est pas question de rester au lit. Nous sommes une dizaine au salon fumeur. Assis en tailleur, je lis Les mots et les choses de Michel Foucault. La même Véronique m'interroge sur un ton que je n'arrive pas encore à décoder : « Mais pourquoi lisez-vous donc au salon ! » En fait, mon attitude ne correspondait pas au modèle : écouter passivement, en compagnie des autres patients, une musique émise en boucle par une radio FM débile. Radio perpétuellement en marche. « Le cérémonial des repas se veut convivial mais est en réalité très contraignant. « Vous ne devez pas quitter la table avant que les autres aient fini. » L'absorption de nourriture était une compensation à la misère psychologique que je ressentais dans les lieux, à tel point que durant mon séjour, j'ai pris quinze kilos. « Enfin, Monsieur, vous exagérez ! » Véronique me tance en me voyant diriger ma main vers les portions de camembert Président. « Entretien avec Véronique, assise à cinquante centimètres de moi, sur mon lit et qui croise les bras de façon satisfaite, en dévoilant ses jambes fines : « Eh bien Monsieur R..., qu'est-ce qui vous tracasse aujourd'hui ? » Je me livrais à elle avec franchise. Bizarrement, elle me faisait répéter mes phrases plusieurs fois, feignant de ne pas comprendre... « Vous savez, je suis diplômé de l'ENP. - De quoi ? - De l'ENP... - De quoi ? » « Je passais à autre chose... Et ainsi de suite. Même vertige, même technique déstabilisante. Le pseudo-dialogue durait une demi-heure. Je me rendais compte que cette conversation était vaine. Mon malaise redoublait. »
Ramassez-moi ça« En réalité, toutes les infirmières semblent faites au moule, avoir reçu la même formation. Leur seule préoccupation, en dehors de tout dialogue sensible et humain, est le maintien stupide de la règle. Chaque matin, elles demandent systématiquement, sur un ton infantilisant : « Avez-vous fait votre toilette Monsieur ? » Et sinon de la faire expressément ! Ou encore, je me souviens d'un soir où je me déshabillais dans ma chambre avant de me coucher, deux infirmières se sont jetées sur moi, alors que j'étais presque nu, pour me demander : « Avez-vous changé de slip Monsieur R..., sinon il faudrait le faire ! ! ! » J'en étais quitte pour une belle frayeur et une belle humiliation... Avant que cela ne recommence. « Un autre soir, l'une d'elle, blonde et hommasse, croisée à la porte de l'unité de soins, m'affirme brutalement : « Monsieur, vous êtes clinophile ! » Le terme, technique et réducteur, me tombe dessus, alors que j'attends un mot simplement gentil. « Vers dix heures, le médecin, accompagné de l'infirmière-référente, me dit, sur un ton réprobateur : « Monsieur... la nuit dernière, on vous trouvé nu dans votre lit et cela ne va pas... » « Je me sens humilié, j'ai du mal à saisir le bien-fondé de cette réflexion. Réflexion qui m'apparaît volontairement méchante, gratuite. Quel rapport avec la thérapeutique ? Je sens que mon intériorité est réduite à ce corps nu et scandaleux qui soudain déroge à je ne sais quel règlement. J'ai dû bredouiller : Euh... il fait trop chaud pour dormir en pyjama. « Jamais les entretiens avec le psychiatre ou les infirmières n'ont soulagé ma souffrance. Ils n'ont fait que l'entretenir. Je n'ai jamais vécu un accompagnement, mais une contrainte. J'étais toujours vu (ainsi que les autres malades) comme un être déviant qui devait adhérer à la règle. Je n'étais pas traité comme un être souffrant mais comme un déviant psychologique et comportemental. Ma subjectivité était bafouée. Pour résister, j'ai finalement adopté un comportement de survie. Réalisant que je ne pourrais rien attendre de cette institution-hôpital, je me suis encore plus refermé sur moi-même. Extérieurement, j'étais docile et soumis. Intérieurement, je continuais de lutter contre cette institution inadaptée qui fait le mal plus que le bien. « Carole arrive des urgences. Petite, rousse, son visage rond barré par des lunettes métalliques. Son émotion est encore vive : « Mon beau-père m'a menacé avec un pistolet... Après ça, je me suis envoyé des médicaments... avec de l'acool. J'ai raconté ça à Madame M... (l'une des psychiatres de St-Jacques). J'ai fait un malaise et je me suis écroulée. Madame M... a dit aux infirmiers présents : « Ramassez-moi ça... » |
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