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« J'en veux pas à Sandrine »
Crypto lundi 15 septembre 2003
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À la date où commence ce récit, courant 2001, Sandrine vient d'achever ses trois ans d'apprentissage chez un facteur de pianos du Lot. Pendant un an, elle a préparé son projet professionnel : restaurer des pianos anciens. « Je voulais faire ça depuis toute petite ! » Intéressée par la formation de restauration du mobilier d'art du centre AFPA de Chartres, elle a appelé plusieurs fois le formateur, Claude Berthier. Malgré quelques mauvaises réponses aux tests psychotechniques, celui-ci la rassure : « C'est pas grave, on arrangera ça. » Sandrine est sélectionnée. Il lui reste peu de temps pour organiser sa rentrée qui a lieu le 27 août 2001. Sandrine loue un appartement dans le centre-ville. Elle emmène tout avec elle : sa chienne Bibi, son chat Maou, ainsi que son grand piano à queue. Très motivée pour réussir cette formation d'un an, elle ne sait pas encore qu'on la fera craquer en quelques semaines... Témoignage rédigé par Sandrine, transcrit par mes soins et publié avec son accord. « Nous sommes une dizaine de stagiaires, dont cinq filles. Je suis la plus jeune. Dans l'atelier, nous commençons par faire du nettoyage, par raboter les établis, les mettre à la bonne hauteur, et par faire l'inventaire des outils. Moi et Marie, une autre élève, sommes chargées de remplir le plus de placards à outils possibles. De bonne foi, naïve, j'arrive à en remplir plusieurs, mais le mien est quasi vide. Cela ne m'inquiète pas, car nous avons dressé la liste des outils manquants qui doivent être rajoutés. « On se réunit souvent pour entendre les belles phrases de Monsieur Berthier, des mots, des discours auxquels on ne comprend rien. On se croirait déjà dans une secte, c'est vraiment bizarre comme ambiance. M. Berthier dit qu'il veut doubler toutes les autres écoles. « On » ne comprend pas que notre école soit dévalorisée par rapport à l'IFROA [1]. Il dit qu'il reçoit régulièrement des plaintes d'artisans ou d'associations mais qu'il est très appuyé politiquement. Il nous lit des lettres qu'il fait à des gens importants, des lettres cassantes, des délires pour rembarrer des gens qui l'embêtent apparemment pour qu'il fasse sa formation. Il cherche à casser ce qui peut être dit sur la formation et lui faire entrave. Il nous dit, pour nous faire peur, que « la formation peut se terminer du jour au lendemain ». Il dit qu'il parle au nom de tout le monde, pour que la profession se perpétue. « Le midi, tout le monde s'assoit ensemble, lui vient manger et il faut s'asseoir à côté de lui. « Nous sommes tous ensemble. » Il ne faut pas se mélanger avec les stagiaires des autres formations, pas même avec les ébénistes. On vit une sorte d'incitation morale bizarre. Quand on rentre dans la cafétéria, le cuisinier nous distingue tout de suite : « Tiens voilà les restaurateurs ! » Berthier parle des autres stagiaires du centre, par exemple les plombiers, comme si c'était des nazes. On est « l'élite ». Le milieu est très fermé, on ne doit parler à personne. Trois stagiaires viennent chez moi un soir pour faire un devoir ensemble. On boit un café naturellement ; une voisine frappe à la porte, ils ont l'air gênés, comme si la présence d'étrangers les mettait mal à l'aise, comme s'ils étaient conditionnés. Ce sera la seule et unique fois que d'autres stagiaires viendront me voir. « À l'atelier, je ne peux pas faire le moule à beurre [la première pièce d'exercice] par manque d'outils. J'apporte les quelques outils personnels que je possède et je demande quand les autres arriveront. Pas de réponse. Pendant ce temps, les autres travaillent et ils ne prêtent plus leurs outils. Tout le monde a compris ce que voulait Claude Berthier... Je n'ai ni varlope ni rabot. Je demande aux autres de m'en prêter. Ils me répondent : « Non, on en a besoin, t'as qu'à prendre dans ta caisse. » Pendant ce temps-là, les outils n'arrivent pas... « On fait des groupes pour faire des recherches le soir à la bibliothèque de l'AFPA. On nous donne des poly et des poly de cours, en disant « On est dans une formation pour adultes ! » Je passe pour la gamine. Ils me disent « C'est pas une récré ! C'est pas l'école ! » Berthier dit ça sans arrêt. « On n'est plus à l'école ! On n'est plus à l'école ! » Il paraît fier de ce qu'il prétend apprendre à ses stagiaires. On travaille bien plus que huit heures par jour. Et si on n'habite pas au sein de l'AFPA, il faut quand même rester jusqu'à minuit au moins. « Avec un autre élève, on a failli se battre dans la salle des machines. Il a fait son sujet tout seul et j'ai vraiment pas compris ce qui se passait, on ne s'est même pas parlés, alors qu'on avait un sujet à faire ensemble ! Il a dû faire ça la nuit. Moi, j'ai toujours refusé de rester le soir. J'habitais pas avec eux. Mon copain venait me chercher. J'allais au sport, dans une salle de musculation, faire du vélo, il fallait à tout prix que je me détende ! « Arrive le jour où Berthier se rend à Brive pour emporter les deux sièges que le musée a accepté de me laisser à restaurer pendant le stage. Avant la formation, j'étais allée voir plusieurs musées, pour trouver un meuble, dont celui de Brive où il y a le piano de [Debussy]. Berthier ne s'est pas entendu du tout avec la conservatrice. Il est revenu en disant qu'il avait été mal accueilli et a dit : « J'en veux pas à Sandrine ! », en appuyant bien, comme si c'était moi la responsable !
Il monte la tête à tout le monde« Voyez-vous, dans tout le groupe, deux personnes vivent en dehors du centre AFPA : un jeune papa de vingt-sept ans, et moi parce que je considère que j'ai ma vie privée. M. Berthier me harcèle dès le matin. « Je te défie d'arriver plus tôt que moi le matin ! » me répète-t-il, alors que je suis à l'heure. Il veut que j'arrive toujours plus tôt. Il me met mal à l'aise, me laisse entendre que je n'ai rien à faire là. M. Berthier parle et parle encore. L'ambiance est très mauvaise, plus ça va et plus les autres élèves me chahutent. Je suis en bout de table, et avec les piques qu'il me balance, les autres ne me regardent même plus. J'apprends plus tard, par Marie et Séverine, qu'il a parlé à tous les stagiaires en dehors de ma présence pour dire du mal de moi. « Je vois un docteur à Chartres. Il me bombarde de cachets, il pense que tout peut se résoudre comme ça, c'est pas quelqu'un qui m'a comprise à ce moment-là. Il me conseille quand même d'aller voir un psychiatre. Suite à cela, je commence une psychanalyse. « Plus rien de va, je pleure souvent, je bois du whisky, des bières. Le soir, je prends des médicaments. Claude [Berthier] me fait pleurer et me pousse à bout. Il me harcèle toujours, pour rallonger les journées, pour que je sois là la première, pour que je vive au sein de l'AFPA. En fait, il faut que tu donnes ta vie, que tu dormes là-bas, etc. Il me fait des histoires avec les gens. Par exemple il me fait douter que je pourrais avoir volé des livres. Il fait toujours des commentaires à me faire péter les plombs. Il m'engueule carrément : « Comment t'as fait ça ! Qu'est-ce que c'est que ça ! » Ou alors, il me met de côté. Quand il fait la tournée des établis, il passe devant le mien et dit ironiquement : « Là c'est même pas la peine... On connaît le cas de Sandrine ! » Il me « casse » tout le temps. L'ambiance est très mauvaise. Il monte la tête à tout le monde et puis s'en prend directement à moi, en retournant la situation devant les autres. Il me fait pleurer tout le temps, y compris en public. Une fois, je me suis même absentée, je n'en pouvais plus. « Quand les autres me voient pleurer, il ne réagissent pas, ils me laissent, ils n'en ont rien à foutre. Aucune parole d'amitié. Si jamais ils font quelque chose, ils vont être dans la merde aussi. Ce n'est pas qu'ils sont inhumains, c'est que ce sont des moutons, je pense. Ils deviennent méchants entre eux. Des gens, pourtant gentils au début, ne me parlent plus. On marche sur l'autre, on ne se prête pas ses outils, on n'aide pas Sandrine... « Il y en a qui ont quand même des petits gestes. Marie, qui a une fille de mon âge, m'aide quelquefois, mais me dit qu'elle ne peut pas le faire devant M. Berthier et qu'elle comprend ma douleur. Beaucoup de stagiaires voient ce qui se passe mais ils ne pensent pas que ça pourrait leur arriver. En secret, Marie m'avoue carrément : « Il ne faut pas que je te parle, parce que sinon ça va mal se passer. » Quand elle me prête un outil, elle dit qu'il ne faut pas que je dise qu'elle me l'a prêté. Les autres me disent qu'ils ne peuvent pas me parler non plus parce que sinon il va se mettre contre eux. Pendant ce temps, Berthier s'absente souvent, et moi je n'ai toujours pas d'outils pour travailler ! Un jour qu'il est parti pour la journée, lors d'une pose-cigarette, certains stagiaires me disent : « T'as vu, t'avance pas ! Moi je reste jusqu'à huit heures du soir. » Il y a une fille bizarre, quarante ans, qui n'a jamais fait d'ébénisterie et qui a beaucoup de difficultés mais qui joue les grosses bosseuses, elle est pas gentille avec moi ! Elle ne m'adresse jamais la parole. Sophie non plus n'est pas gentille du tout. « Qu'est-ce que tu fais là ? Pourquoi tu fais ça ? Tu n'as rien à faire là ! » Michel, mon voisin d'établi, me confirme que Berthier leur a parlé pour leur dire qu'il ne fallait pas que je reste là, que j'étais jeune et que mon projet n'était pas concret. J'étais étonné que Michel, un stagiaire comme moi, ne semble pas mieux comprendre la situation. Il paraît qu'après mon départ, c'est lui qui « a pris ». Paraît-il que M. Berthier s'en est pris à d'autres stagiaires, que certains vont jusqu'à arrêter leur formation en cours de route, mais surtout que beaucoup continuent et dépriment totalement. » [1] Institut français de restauration des oeuvres d'art.
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