| Wed 08 Sep 2010 | ©harcelement.org | retour |
|
|
Protéger le coupable [3] « C'EST NOUS LES MONSTRES, ET EUX LES VICTIMES »
Didier Première publication : 5 mars 2002, mise en ligne : lundi 17 février 2003
|
|
Nous présentons un troisième exemple de comportement spontané apparaissant à l'occasion d'une agression. Il s'agit d'une affaire de viol collectif qui s'est déroulée à Roubaix. L'histoire est relatée dans un article de Haydée Sabéran, paru le 5 mars 2002 dans Libération. L'article est reproduit ci-dessous. Vis-à-vis de notre sujet d'observation - les réactions naissant autour du coupable - le plus important est le dernier paragraphe, qui relate le comportement des habitants de Roubaix. Il apparaît ainsi que les élèves du collège Albert-Samain organiseront une manifestation de soutien aux violeurs présumés afin d'obtenir leur mise en liberté. Les autres faits notables :
« Clara, « morte à l'intérieur »Roubaix envoyée spéciale « Devant les très hautes grilles du collège Albert-Samain de Roubaix, un adolescent raconte : « Au début, elle est sortie avec B., au Lavomatic. Après, elle s'est fait détourner. » Détourner ? « Ben, trouer par tout le monde, quoi. C'est bien fait pour ceux qui sont en prison. J'aurais été à la place des parents, j'aurais fait justice moi-même. » « Tous les jours, pendant quatre mois, Clara, 13 ans [1], élève de quatrième à Roubaix, aurait subi des viols collectifs de la part de garçons âgés de 13 à 17 ans et demi. Neuf ont été mis en examen pour viol en réunion et complicité. Trois pour proxénétisme aggravé. Le plus âgé aurait reconnu la gravité des faits mais, selon Emmanuel Riglaire, son défenseur, il « n'avait pas mesuré l'impact ». La fillette était proposée à diverses bandes, entre 2 et 10 euros la passe. Des jeunes se rendaient devant sa modeste maison ouvrière en briques. « Si elle sort pas, on vient vous la chercher », avertissaient-ils quand les parents s'interposaient. « 88 personnes. Combien étaient-ils ? Clara a d'abord donné une quinzaine de noms aux deux assistantes sociales du collège, les premières adultes à entendre son histoire. Selon ses parents, elle aurait totalisé 88 personnes. Des relations sexuelles, par fellation ou sodomie, lui auraient été imposées dans des usines à l'abandon et des terrains vagues, des sentiers, des caves. « Tous les jours, d'octobre à janvier », estime son avocate, Me Blandine Lejeune. Le 15 janvier, elle est violée au collège Albert-Samain, classé zone d'éducation prioritaire, où elle étudie depuis une semaine. Deux jeunes obtiennent d'elle des fellations, derrière un bâtiment. « Poussée par une copine, Clara se met pourtant à parler. « Elle avait entendu des garçons se vanter de ce qu'ils obligeaient Clara à faire », raconte une assistante sociale. La copine, enfant réputée « à problèmes », sait à qui s'adresser pour que Clara soit entendue. Elle mesure aussi les risques de représailles dans le quartier. « Dans le bureau de l'assistante sociale, Clara s'effondre et raconte. Sans grand frère pour la défendre, elle a déménagé deux fois en un an. Et deux fois, elle est « la nouvelle » du collège, d'abord Anne-Frank, puis Albert-Samain. L'assistante sociale décortique la stratégie : « Un garçon la repère. Il lui parle, il est gentil. Elle est touchée qu'on s'intéresse à elle. Il l'isole, un deuxième arrive, et ça y est, c'est fait. » Les deux violeurs laissent passer plusieurs semaines, s'assurent de son silence, reviennent avec leur bande, la frappent. « Dans ce quartier, un des plus difficiles, on a rarement affaire à des actes solitaires. Il y a toujours une reconnaissance de la bande », souligne un enseignant roubaisien, qui parle de l'existence de quelques « familles » et de « banditisme organisé ». « Trop maquillée. » Les parents, un couple en grande difficulté sociale, voient leur fille changer, mais réagissent à côté. « Ils venaient la chercher ici. Il y avait toujours un prétexte, des devoirs à faire, un rendez-vous chez une soeur », explique sa mère. Le beau-père, qui élève Clara depuis toujours, raconte : « Je croyais à une histoire de racket, mais je voyais pas d'argent disparaître. Clara, elle me parlait sec, comme à un chien. Je m'énervais. Quand je lui disais : "Dis-nous ce qui se passe", elle répondait : "Y a rien." Si on l'enfermait, elle sortait par la fenêtre. » Il poursuit : « Ils lui avaient dit : "Jusqu'à 18 ans, tu es pour le quartier, la Main d'est, et L'Hommelet. Après, ce sera le trottoir, en Belgique. Si elle n'y allait pas, c'est sa soeur de 12 ans, ses petits frères qui devaient dérouiller. Elle était dans un trou noir. » Tous les soirs, Clara fait rempart pour protéger sa fratrie. Le jour, elle donne le change. « Elle rentrait tard, parfois couverte de boue, une fois le pantalon déchiré à la cuisse, yeux gonflés, une poignée de cheveux arrachés. En rentrant de la pêche au bord du canal, son beau-père l'aperçoit, « entourée par cinq gars ». S'alarme. Plus tard, elle soutient : « Tu as dû voir un sosie. » Sa mère aperçoit un énorme bleu à la cheville. « C'est rien », dit Clara. Tous les jours en rentrant, elle se brossait longuement les dents. « Je me sens fautif », dit le beau-père, effrayé de n'avoir pu agir. Deux fois pourtant, il appelle la police. Il se souvient qu'on lui a fait la morale : « Ils l'ont trouvée trop maquillée. » « Le père de la pute. » Le 15 janvier, on lui annonce les faits en l'absence de Clara, trop honteuse pour assister à la scène. « À 13 ans, elle a vécu la violence, sans avoir de notions. Pour nous, ces choses, c'était un sujet tabou », souffle le beau-père. Le jour même, Clara est placée en foyer dans une ville tenue secrète. Les premiers suspects sont arrêtés dans les jours qui suivent. Ils risquent entre 10 et 20 ans de prison. Dans le quartier, la rumeur court : « C'est une balance, elle était consentante. » Commence alors l'enfer pour les parents de Clara. « Les gens nous dévisagent. C'est nous les monstres, et eux les victimes. On m'appelle le père de la pute. » Au collège, les élèves de troisième organisent une manif dans la cour pour protester contre l'arrestation de leurs copains. « Elle était consentante », répètent-ils. Aux abords du collège Samain, un garçon : « C'est elle qui proposait. Elle disait : "Viens, je vais te faire des trucs qui vont te plaire." » Des filles : « Elle avait une réputation. On m'avait dit de ne pas traîner avec elle. » Dans le collège, les assistantes sociales se battent en douceur pour inverser la tendance : « En dessous de 15 ans, personne n'est consentant, c'est la loi. Clara, c'est une petite fille. C'est votre petite soeur. Elle souriait, mais elle était morte à l'intérieur. » Quand Clara est partie, deux garçons parmi les suspects avaient déjà jeté leur dévolu sur une autre fille, vulnérable, et sans grand frère. » Haydée SABÉRAN. Copyright © Libération 2002. [1] Le prénom a été changé. (N. d. l'A.)
|
| ©harcelement.org | L'impression de l'article est exclusivement réservée aux fins d'utilisation personnelle |