« Notre équipe travaille principalement avec ce qu’on appelle un public SIFE, c’est-à-dire :
demandeurs d’emploi de (très) longue durée,
RMIstes,
parents isolés,
handicapés,
anciens détenus (c’est rare !).
Ce qui fait que notre public se compose approximativement de :
90% de femmes,
75% d’immigré(e)s dont une bonne proportion est au niveau FLE (Français Langue Etrangère) et en provenance de pays où la femme est culturellement considérée comme inférieure et soumise à l’homme.
Dans leur grande majorité, ces femmes sont dans des situations précaires et psychologiquement difficiles (femmes isolées avec enfants, femmes battues en détresse, femmes qui sortent de leur univers familial parfois pour la première fois...). Bref, vous l’aurez compris, des femmes fragiles, influençables, souvent proches du désespoir et... facilement manipulables.
Notre équipe pédagogique, outre quelques intervenant(e)s extérieur(e)s, se compose de sept personnes :
a. Le directeur M. Lamorre : ancien de la SACEM qui s’est reconverti dans la formation « par hasard » « parce qu’il y avait un créneau porteur. » Soixante-et-un ans, grande gueule, au demeurant pas antipathique, mais foncièrement macho et persuadé que les femmes sont des « emmerdeuses. »
b. Catherine : secrétaire, efficace et plus patiente que moi !
c. Nicole : conseillère spécialisée dans la reconversion des travailleurs handicapés, qui a son bureau deux étages au-dessus et avec qui les rapports sont donc limités.
d. Jean-Pierre : formateur responsable du suivi des stagiaires en entreprise et qui, proche de la retraite, ne veut pas se compromettre et préfère fermer les yeux car « on ne changera pas le monde. » Il est souvent en déplacement.
e. Jean-Claude : formateur chargé de la « dynamisation » (?) et des relations avec les entreprises. Il a aussi pour rôle la coordination de l’équipe des formateurs.
f. Thierry : formateur chargé de la formation « caisse » et donc d’une des matières principales aux yeux des stagiaires.
g. Et moi Louise [1] : formatrice en techniques de recherche d’emploi et en bureautique, responsable de la rédaction des bilans de formation.
Rapidement, je me suis aperçu de faits qui m’ont profondément choquée et révoltée :
Jean-Claude
Beauf de base, se disant franc-maçon et mystique. Ses cours se transforment parfois en prosélytisme franc-maçon et, parallèlement, il tient des propos salaces et vulgaires aux stagiaires. Il juge ses stagiaires sur l’âge, le physique et la soumission aveugle à ses propos.
Lors des réunions de recrutement, il est capable de dire à des femmes qu’il n’a jamais vues : « Si vous êtes jeune, jolie et que vous allez m’attendre en string dans mon bureau, vous êtes sûre d’être prise ah,ah,ah » (il plaisante bien sûr !).
Je l’ai entendu un jour dire à une stagiaire qui avait oublié un papier : « Tu es tellement distraite qu’un jour je te mettrai ma queue dans ta chatte, tu mouilleras et tu seras déjà en train de gémir que tu ne te seras même pas rendu compte que je t’aurais pénétrée ! » (sic !) Je suis restée d’autant plus sidérée que j’étais dans le bureau avec lui et qu’apparemment le fait que j’entende et que je puisse témoigner ne l’a même pas effleuré ! C’est tellement normal pour lui qu’un homme parle comme ça à une femme !
Jean-Claude, encore
Jean-Claude, en tant qu’interlocuteur des entreprises, peut aider les stagiaires à trouver du travail à la fin de la formation. Je lui ai demandé son aide pour une stagiaire très consciencieuse et dans l’urgence de gagner sa vie. Cette femme, albanaise, parlait très mal le français et avait du mal à se présenter dans les magasins. Mais elle avait presque cinquante ans et quelque vingt kilos de trop. Jean-Claude m’a répondu : « Cette grosse vache ? Je vais pas perdre mon temps avec elle. Elle n’a qu’à retourner dans sa cuisine au moins personne ne la verra ! » D’autant plus drôle que mon collègue Jean-Claude a cinquante-six ans et souffre d’obésité !
Une stagiaire, musulmane pratiquante, m’a dit dernièrement : « Lorsqu’on a cours avec Jean-Claude, le soir je laisse mon cahier à ma copine. Si mon mari tombait dessus, il ne voudrait plus jamais que je revienne ici et que je termine la formation. » J’ai essayé de savoir pourquoi. Il s’agit en fait d’un questionnaire très intime, posé sous le prétexte d’apprendre à gérer ses priorités et son temps. J’ai donc voulu savoir jusqu’à quel point ce questionnaire était intime. Les femmes ont rougi et c’est un stagiaire homme qui m’a répondu : « C’est tout juste s’il ne nous demande pas à quel heure et comment on a baisé ! »
Thierry
Un peu moins beauf mais tout aussi macho, il appelle les stagiaires « ma chérie » « mon amour. » Selon les stagiaires, il « masse le dos » « pelote les hanches et la taille » « prend [les femmes] par les épaules »...
Il explique que c’est sa façon de « communiquer » et que c’est « pour libérer les stagiaires face au stress et améliorer la pédagogie » (!). Bizarrement, il ne communique de cette façon qu’avec les femmes jeunes, jolies et... soumises ! Les hommes, les plus vieilles et les moins soumises n’ont pas le droit à ce régime de faveur !
De plus, les stagiaires (femmes toujours, jeunes et jolies encore et toujours) lui servent de commissionnaires pour aller lui chercher un café à la pause. En échange elles ont droit à une petite attention particulière : bisou dans le cou, mot doux ou autre.
Se défendre
Autant vous dire que bien entendu j’ai réagi. Je suis la seule femme du centre à intervenir auprès des stagiaires. Elles ont confiance en moi car je suis dans leur moyenne d’âge (quarante-deux ans). Alors elles parlent, elles se défoulent, voire elles pleurent sur mon épaule comme cette jeune de vingt-six ans, boulotte et un peu naïve mais courageuse, à qui Jean-Claude avait dit : « Avec ton physique, tu ferais mieux de retourner dans ta cuisine ! » J’ai les témoignages oraux des stagiaires, mais j’ai aussi ce que j’ai vu, ce que j’ai entendu. Les portes des salles sont souvent ouvertes. Mes collègues ne se cachent (cachaient) pas.
J’ai parlé au directeur. J’ai eu des confrontations avec mes collègues. Les réactions ont été les suivantes :
« Ces femmes [les stagiaires] souvent ne demandent que ça. »
« De toute façon si elles veulent travailler dans la grande distribution il faudra qu’elles s’habituent. »
« On est des hommes bon sang ! »
Moi, je me suis fait taxer de : féministe coincée, trotskiste (je ne vois pas le rapport !), d’hystérique, de menteuse...
On m’a accusée de monter une cabale contre Jean-Claude pour lui prendre sa place (ah que non je n’en veux pas de sa place !).
J’ai eu le droit aussi à un « jugement » de trois heures, devant l’ensemble de l’équipe, qui s’est terminé sur une conclusion de Jean-Claude : « Si elle se tait, si elle reste dans ses marques et si elle cherche un autre boulot, on lui fout la paix. Sinon, ce sera l’enfer. »
Bref, on a supprimé petit à petit mes responsabilités (recrutement des stagiaires par exemple), on m’a interdit de répondre au téléphone, on me donne des contre-ordres systématiques et parce que, un jour de vraie colère je suis partie en claquant la porte du bureau du directeur, j’ai reçu un avertissement en lettre recommandée. Mes collègues non, bien évidemment !
Depuis, il y a trois semaines environ, des stagiaires venant d’un autre centre de formation, se sont plaintes à leur centre après la semaine passée chez nous, comme quoi Thierry avait un comportement de harcèlement sexuel.
Un arrangement amiable entre les directeurs des centres s’est établi... et mon directeur m’a accusé de complicité, car, si j’avais réellement porté plainte plutôt que de ne parler qu’en interne (remuer la merde en interne, m’a-t-il dit), cela ne serait jamais arrivé !
Voilà, depuis les conditions ont empiré.
Depuis dix jours je suis en arrêt car je ne peux plus travailler sereinement avec ces personnes et je frôle la dépression.
(...) Là, je crois qu’il est de mon devoir d’en parler et de demander de l’aide. Pas tant pour moi (tant pis, je cherche un autre poste et je m’en vais) mais pour les stagiaires qui continuent et vont continuer à subir ces conditions. »
Louise [1]