En réponse au dialogue de Nadia et Christine,
Nadia, vous n’avez rien à vous reprocher puisque vous avez accompli toutes les démarches à votre portée pour vous défendre. Et votre souffrance, paradoxalement, vient de là. Par contre, le récit ainsi que vos interventions sur le forum général sont très éclairants sur la réalité du comportement des employés du 114.
Renseignements pris, la structure de l’organisme qui gère le 114 est bizarre. Il ne s’agit pas d’un service public. C’est un Groupement d’intérêt économique (GIE), soit une structure de droit privé sensée promouvoir des intérêts financiers. Au conseil d’administration siègent notamment des représentants des syndicats d’employés et des syndicats patronaux (Medef) ; on se demande ce que font là ces gens. Peut-être la manière dont ils se financent les qualifient-ils pour exercer un magistère moral ? Il y a là une confusion institutionnalisée entre service public et intérêts privés.
Récapitulons les événements. L’appel du 114 est une première démarche. En échange, rien de palpable. Seulement l’avis d’une nouvelle démarche à faire. C’est l’amorçage.
Seconde démarche, donc, un mois après le coup de téléphone initial. Là une employée anonyme vous fait de nouveau répéter toute l’histoire - et comme ces répétitions épuisent les victimes ! Les répétitions désincarnent les faits, les vident de leur substance ; elles dépossèdent littéralement la victime de sa propre histoire. A chaque répétition, c’est tout le contraire de la libération qu’apporte une véritable écoute psychologique.
En échange, rien. Seconde mise en échec de la victime. Rien que l’annonce que la démarche infructueuse et frustrante devra être répétée ailleurs, auprès d’autres interlocuteurs. En d’autres termes, la démarche inutile, la perte de temps, n’annonce qu’une nouvelle démarche inutile, une nouvelle perte de temps. Aucune démarche contre le coupable, bien entendu. Ce serait perçu comme un pur sacrilège, une sorte de crime de lèse-majesté.
Puis le dossier se noie. Plus exactement, il disparaît littéralement dans le vide entre personnels administratifs qui dénient ensuite leur responsabilité individuelle. D’un coup il n’y a plus rien.
Ce type de processus porte un nom ; il s’agit d’un processus de mise en échec. Ici, il est basé sur une technique de répétition.
Nous pourrions d’ailleurs imaginer de reproduire le processus en laboratoire. Exemple. Mettons une souris blanche dans un labyrinthe. Prenons un flacon contenant un concentré d’odeur de fromage. Dans une des caches du labyrinthe, répandons une goutte du flacon. La souris lève le nez, parcourt le labyrinthe jusqu’à ce qu’elle trouve la cache. Là, pas de nourriture. Simplement l’odeur. Mais les odeurs ne se mangent pas. Première mise en échec.
Mettons une seconde goutte dans une nouvelle cache éloignée de la première : la souris quitte la cache vide, recherche la source de l’odeur dans le labyrinthe. Elle trouve la seconde cache. Seconde mise en échec : toujours pas de nourriture, rien que cette odeur frustrante.
Troisième goutte dans une troisième cache. La souris repart. Et ainsi de suite.
Nous pouvons répéter le protocole à l’infini. Répandre l’odeur dans de nouvelles caches au fur et à mesure que la souris les découvre. Nous aurions réalisé le processus de mise en échec mentionné ci-dessus. Grâce à une chaîne de leurres.
But de l’expérience : observer la réaction de la souris.
J’avoue que je ne sais pas si l’expérience a été réalisée dans les termes décrits ci-dessus, avec cet objectif spécifique. Mais des expériences similaires ont été réalisées naguère, notamment par l’équipe d’Henri Laborit lors de l’étude de la notion de stress. Sur la base de ce contexte, nous allons prédire un résultat plausible : au bout d’un nombre variable de mises en échec successives, la souris cesse complètement de suivre les odeurs ; elle s’arrête et se laisse mourir de faim si l’expérimentateur ne la remet pas dans sa cage. Elle plonge dans un état que nous qualifierions de dépressif s’il s’appliquait à un être humain.
Un point crucial est que le nombre de mises en échec que la souris est capable de supporter est toujours fini (au sens mathématique du terme). Le nombre varie bien sûr d’une souris à l’autre et d’un jour à l’autre. Mais il est toujours fini. Il est probablement court : trois, quatre mises en échec suffisent sans doute à détruire sa volonté.
Les employés du 114, les inspecteurs du travail, les syndicalistes, les employés de la préfecture, de la DDTE, tout ce petit monde salarié met en oeuvre collectivement ce type de processus. Chaque démarche de la victime est un investissement. En temps, en frais de déplacement, en contraintes diverses mais surtout en espoir. En espoir que la démarche débouchera sur un peu de justice. C’est l’odeur qui motive la souris. Et chaque entretien, chaque courrier est une mise en échec : interlocuteur incrédule ou non investi, parfois indifférent ou paresseux, lettres sans réponse, attentes qui ne débouchent sur rien... La victime ne trouve rien dans la cache. Et chaque démarche ne mène qu’à une nouvelle démarche ; la victime repart. Jusqu’à ce que l’enchaînement des mises en échec brise sa volonté.
Personne ne porte la main sur la victime. Au contraire, tous les interlocuteurs lui assurent qu’ils sont à ses côtés. Ils ont la meilleure conscience du monde ; ils s’endorment le soir dans la béatitude de l’homme de bien ; ils tirent de la victime à la fois leur moyen de subsistance (ils occupent un emploi salarié au terme duquel ils vivent littéralement sur le dos des victimes) et l’immense confort narcissique d’exercer une activité généreuse et altruiste. C’est tout bénef. Ils sont inattaquables moralement et font de belles crises narcissiques si on met en cause leurs agissements. Le crime parfait : pas de cadavre, pas d’arme du crime. Rien qu’une victime brisée à laquelle on a retiré jusqu’aux moyens de comprendre comment elle a été brisée ; et par qui.
Voilà pourquoi certains aspects de la réponse de Christine m’apparaissent décevants, voire nocifs (tout en se présentant à l’inverse, comme un soutien apporté à la victime) parce qu’ils prolongent le processus pervers par une mise en échec supplémentaire.
Le 114 met les victimes en échec ? C’est parce qu’il n’existe que depuis deux ans. Les pauvres administratifs ne sont responsables de rien ; on ne leur laisse pas le temps de s’adapter au rythme trépidant de la vie moderne. Deux ans, c’est beaucoup trop court pour qu’un fonctionnaire de base comprenne sa mission. La souris est piégée par l’expérimentateur ? C’est parce que les détours du labyrinthe sont trop récents.
Le 114 met les victimes en échec ? Les réelles avancées et jurisprudences viendront dans quelque temps. Là il s’agit de ce qu’on pourrait appeler une projection dans l’avenir. Exemple classique : on ne vous refuse jamais une augmentation de salaire, on la remet simplement à plus tard. Le principe de la technique est de remplacer le présent (le réel) par l’avenir (le discours, les calendes grecques). La souris ne trouve pas de fromage ? Elle en aura plus tard. Il suffit qu’elle continue à courir sans réfléchir.
Le 114 met les victimes en échec ? C’est parce qu’il n’est pas assez connu. Là, j’avoue que je suis resté perplexe. A quoi sert de répandre les coordonnées d’une institution de mise en échec sinon à diriger des victimes supplémentaires vers le piège pervers ? Dans la réalité, le 114 est inefficace parce que ses employés appliquent des techniques perverses dans un océan de bonne conscience. Faire connaître l’institution n’y changera rien ; depuis deux ans les employés ont pris le pli. Il faudra les décoincer au pied de biche pour qu’ils changent. La souris est piégée par l’expérimentateur ? C’est parce que trop peu de souris connaissent l’adresse du laboratoire.
Le 114 met les victimes en échec ? C’est la faute de l’inspection du travail. Parce qu’ils se retranchent derrière une loi qui n’existait pas encore, ce qui suppose une grande souplesse de l’échine. La souris est mise en échec par l’expérimentateur ? C’est la faute du fabricant du labyrinthe.
Le 114 met les victimes en échec ? Ses employés ne doivent pas le faire, d’ailleurs il ne le font pas. Ils transmettent les dossiers sous 48 heures à la CODAC, qui nomme un conseiller unique qui vous accompagne. Le déni pur et simple. L’expérimentateur met en échec la souris ? Il ne doit pas le faire, d’ailleurs il ne le fait pas, c’est tout.
Le 114 met les victimes en échec ? C’est parce que la victime n’est pas capable de formuler clairement les tenants et les aboutissants de la discrimination. Ou qu’elle n’a pas de collectif derrière elle. La souris ne trouve pas de fromage ? C’est la faute de la souris, elle n’est pas capable de chercher correctement.
Et ainsi de suite. Jusqu’à la proposition d’une démarche supplémentaire. Une prolongation, diraient les footballeurs. La souris n’a pas trouvé de fromage, elle déprime ? Qu’elle reparte pour un tour de manège.
Il manque seulement un phénomène classique : l’appropriation de la position de victime par le personnel administratif (« Si vous saviez tout le travail qu’on a ! »).
En résumé, ce qui me gène dans la réponse de Christine est autant ce qui n’est pas dit (il faut apprendre à « dire » les processus pervers, ici un cas de perversion de l’instance de recours) que ce qui est dit : une série de rationalisations, un discours d’évitement de la culpabilité du petit monde qui vit de la mise en échec des victimes.
Ce type de discours est généralement énoncé en toute bonne foi ; ce que je connais de Christine me dit que tel est le cas. Il n’en est pas moins dangereux, car il amplifie la confusion des victimes. On le voit bien à la réponse de Nadia, qui ne peut que répéter qu’elle a fait tout ce qu’on lui demandais de faire, et à laquelle ne restent que les interrogations et un dégoût justifié.
Nous devons être attentifs à ne pas propager de discours de mise en échec sur le site. Nous ne sommes pas à la CGT. Dans mon esprit, l’un des rôles du site est de « dire » et d’aider à dire la réalité. D’où cette mise au point.
Michel
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