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La survie s’organise

mars-juin 1999

dimanche 5 mai 2002, par Crypto

Je trouverai le courage de revenir grâce à un syndicaliste. Suite aux excès de B... certains des stagiaires qui avaient participé aux agressions changent de camp. L’opinion générale se retourne ; B... s’enferme avec ses derniers fidèles. Les stagiaires lucides conquièrent leur liberté petit à petit et se rouvrent à l’extérieur. La psychologue intervient. À l’atelier le travail stagne dans le désespoir. Et B... prépare la sélection des candidats de l’année prochaine.

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Sur la route qui me ramenait chez moi, je pensais plus que jamais à en finir. Mais les coups de fil amicaux des copains m’ont beaucoup touché. À l’atelier, paraît-il que Christophe a décoré mon établi vide d’une belle épitaphe qui fera trépigner B..., arrêté sur un strict et flamboyant « [Crypto] nous quitte. » Au téléphone Dominique m’a conseillé d’aller voir un syndicaliste ; encore une démarche totalement inédite pour moi ! Le cégétiste m’a prodigué des conseils : envoyer une lettre recommandée, organiser un arrêt de travail. En vieil habitué, il semble avoir compris la situation, notamment notre lutte pour l’emploi du temps : « Cette fois-là vous aviez gagné pardi ! » Il m’aidera à reprendre courage et m’incitera même à retourner sur place, une démarche inimaginable au point où j’en étais réduit.

Le 15 mars, après un arrêt de travail de quinze jours, j’ai osé revenir. Dans un état second. Le directeur de formation, méconnaissable, tout en effusions grossières, m’a accueilli paradoxalement comme l’enfant prodigue. Tout en me serrant la main avec énergie, il déclare sur le ton des condoléances : « Il fallait casser quelque chose. » (?) Machinalement j’ai pensé aux mafieux qui cassent les membres de leur victime pour la punir.

De son côté B... était fou de rage. Lorsqu’il m’a vu réintégrer l’atelier, il a éructé, comme dans un western : « Si c’est comme ça, ce sera toi ou moi. » Et encore : « Tu ne me feras pas changer. Je suis sûr que tu me prends pour un con. » Sûr que tu me prends pour un con : il l’a bien répété.

De son côté, le directeur du centre m’a confié, de façon énigmatique : « Si on avait vraiment voulu... » La réflexion était glaçante. Il m’a incité prestement à entamer des recherches pour effectuer des stages en entreprise, autrement dit à organiser moi-même ma mise au placard.

Je m’éclipse en entreprise durant cinq semaines, en avril et en juin 99. Réflexion de B... en visite sur les lieux : « Pour une fois que tu es bien quelque part. »

Suite à mon arrêt de travail, petit à petit l’opinion générale s’est retournée. Certains des stagiaires qui avaient participé aux agressions ont fait amende honorable. Nicolas : « [Crypto] et Dominique ils avaient raison. » Il composera une chansonnette sur l’insignifiance du stage. Didier : « Tu vois comment je te regarde, je suis d’accord avec toi, je pense comme toi. Le stage ? Que des mensonges. »

Dès lors, nous utiliserons entre-nous des surnoms affectueux. Nous nous offrons mutuellement des verres et nous découvrons ensemble, après six heures, les joies de l’équitation ou du badminton. Nous partons à la rencontre des stagiaires d’autres formations ; une vie parallèle s’organise. Curieusement, il nous faut accomplir des efforts pour sortir de la convivialité manipulée des débuts et nous réapropprier la fonction amicale. Alors que je m’interroge sur l’influence néfaste de B..., il proclame comme un Tartarin : « C’est quand même pas moi qui vous fait changer ! » La première fête que nous organisons sans lui a un goût bizarre d’émancipation. Quand je dis en public que je ne participerai plus au denier du culte mis en scène par B... pour financer les anniversaires, il attaque : « Tant pis pour toi, tu n’auras pas ramené de Chartres la convivialité que tu pouvais ! » Remarque absurde, qui en fera ricaner plus d’un étant donné ma sociabilité et la sienne.

La psychologue apparaît un beau matin pour passer les stagiaires au crible d’un test psychologique « américain » si « pointu » que jusque là « il était en rupture de stock. » Elle déclare que « B... a déjà fait le test » et tous deux en sourient de connivence. La psychologue déclare sur un ton lénifiant : « Vous avez connu des problèmes, ce travail doit vous aider à mieux vous comprendre les uns les autres. »

Le test se traduit par un découpage en « extravertis » et « intravertis. » Le plus drôle est que Dominique se voit attribuer le même portrait psychologique que B...

Le jour de la discussion des résultats du test, B... annonce une échéance de travail imprévue, programmée pour le 19 mars. Il la décrit comme une « évaluation. » La psychologue trouve naturelle l’annonce inopinée d’une nouvelle échéance présentée comme importante. B... déclare sur un ton dramatique qu’un jury viendra estimer si tel ou tel est de taille à continuer, c’est-à-dire à toucher aux meubles « du Patrimoine. » Et de nouveau le refrain : « Ceux qui resteront le soir seront récompensés. » L’échéance du 19 mars crée un surcroît de stress et nous démotive un peu plus encore. Le jour dit seuls deux ou trois stagiaires auront atteint les objectifs fixés. Mais le jury, lui, n’est pas là ; nous ne le verrons jamais. L’examen n’était qu’un coup de bluff, une sorte de gestion par le stress.

À l’atelier les journées sont absurdes. Le climat est à l’apathie générale. Nous disons plaisamment « afpathie. » Mes collègues font la queue devant l’ordinateur pour utiliser les jeux électroniques. J’ai l’impression de flotter, d’agir en automate, de n’avoir de prise sur rien, d’être devenu un spectateur bâillonné. Je réfrène toute parole, tout raisonnement. La bière. J’en viens à boire de plus en plus. Dominique et moi rions abondamment et cultivons la dérision comme une défense immunitaire. Mais l’espoir, les perspectives ont disparus. Je vis chaque jour comme s’il était le dernier. J’ai perdu toute notion du temps. Je suis intensément dégoûté du métier. Quelquefois, encore, B... s’avance vers moi et m’adresse des encouragements tonitruants. « Allez, fonce ! » Des mots qui entretiennent la confusion : B... serait-il finalement un brave type ?

Un soir, à l’occasion d’un des anniversaires obligatoires, B... me tend sa main virile dans la pénombre, comme s’il m’invitait à danser ; l’expression séductrice de son visage m’inspirera de la terreur.

Il s’est d’ailleurs enfermé définitivement avec les quatre ou cinq stagiaires qui lui sont restés fidèles. Une stagiaire de nos amies dit toutefois qu’elle veut garder son établi auprès des leurs « pour maintenir une présence d’opposition. » Les fidèles rassemblés autour du maître commencent à travailler en groupe sur un meuble de concours susceptible de flatter le narcissisme de « l’École. » Au détriment de l’apprentissage des autres qui restent plus ou moins livrés à eux-mêmes dans la partie la moins confortable de l’atelier. Un beau matin, B... déclare sur un ton triste qu’il jette l’éponge « face à leur attitude. » Encore et toujours, il se pose en victime et non en responsable.

Dorénavant les deux groupes de stagiaires cohabiteront dans une atmosphère difficile à décrire de mutisme et d’ignorance de l’autre. Aucun mot, aucun regard, ne seront plus échangés. À la cantine, les plateaux des uns et des autres sont séparés d’une rangée de chaises. B... prend ses repas avec ses stagiaires, et non avec les formateurs qui disposent pourtant d’une salle à manger particulière.

B... se lance dans une sorte de chantage affectif : « Si c’est comme ça, je vais avancer la date de mon hospitalisation. » (?) Plus tard, il nous lâchera, tout aussi mystérieusement : « Vous êtes mon meilleur stage ! » Il prendra quinze jours de vacances sur notre temps de formation. Jours qu’il emploiera pour réaliser sous nos yeux les meubles de sa cuisine personnelle, une cuisine intégrée de style gothique. Au cours des derniers mois, il s’absentera très souvent.

Paraît-il qu’il travaille avec la psychologue sur la sélection des candidats au prochain stage.

P.-S.

2 Messages

  • La bière de Chartres Le 10 janvier 2004 à 14:00, par Crypto

    Quand l’AFPA se préoccupe de « l’accompagnement socio–éducatif » de ses ouailles « en dehors du temps consacré à la formation », elle imagine pour eux une commission « vie des stagiaires (CVDS) ».

    Ses objectifs :
    - « favoriser l’insertion sociale et professionnelle future des stagiaires,
    - contribuer à une politique de santé et de prévention,
    - favoriser l’accès à la culture et au sport,
    - améliorer le lien social et le climat à l’intérieur de l’établissement.
     »

    En 1999, la direction du centre de Chartres, en la personne de Nicole Thomas, responsable de gestion, s’était opposée à un voyage à Amsterdam, proposé dans la cadre de cette commission.

    La célèbre ville hollandaise ne contenait sans doute pas assez de vélos ou de musées pour satisfaire au critère « d’accès à la culture et au sport ».

    « La politique de santé et de prévention » eut donc le dernier mot ! Si bien qu’à la place d’Amsterdam, on emmena les stagiaires visiter les brasseries Kronenbourg, Alsace…

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  • Faites ce que je dis, pas ce que je fais ! Le 3 février 2004 à 20:20, par Goélette

    "B... se lance dans une sorte de chantage affectif : « Si c’est comme ça, je vais avancer la date de mon hospitalisation. » ( ?) "

    Tiens, c’est amusant, S., notre formatrice d’Assistanat de Direction bilingue à l’AFPA Strasbourg nous a tenu en gros le même discours à longueur d’année : "Je pourrais me mettre en arrêt maladie".

    Chose faite du 20 au 26 octobre 2003, après une altercation entre elle et les stagiaires...

    Re-belote du 17 au 23 décembre 2003, cette fois pour cause de grippe - avérée, certes, sauf qu’après les congés de Noël, à partir du 05 janvier, nous n’avons plus revu notre formatrice, hospitalisée sine die.

    De toute façon, ça n’avait pas beaucoup d’importance, on ne faisait quasiment plus rien depuis la mi-novembre.

    Dans mon cas, j’appelle ça fuir ses responsabilités - si tant est que S. se soit jamais sentie responsable de quelque chose...

    L’AFPA est selon moi le sanctuaire de professionnels arrivés à leur limite de compétence. J’eûs apprécié qu’elle manifestât la même indulgence envers des stagiaires de santé fragile.

    Une stagiaire nous avait quitté en début de formation pour cause de problèmes de santé graves et chroniques, alors qu’elle attendait pour cette formation depuis 4 ans. S., que, manifestement, la perspective d’avoir à gérer une grande malade n’enchantait guère, lui a onctueusement conseillé de reporter la formation à une session suivante, en lui affirmant qu’elle aurait ainsi un meilleur dossier que si elle se traînait toute l’année pour échouer à la fin... Pour l’anecdote, cette stagiaire avait déjà atteint un âge assez limite, qui risquait de la pénaliser pour une autre session de formation.

    Le hiatus entre le formateur AFPA et ses stagiaires réside dans le fait que le stagiaire ne bénéficie pas des mêmes protections sociales que le formateur.

    Au formateur, la possibilité de prendre des arrêts maladie à longueur d’année si cela lui chante, les contrôles étant rares et rarement poussés.

    Au stagiaire, les remontrances s’il s’absente plus d’une semaine - même s’il le fait pour une excellente raison.

    Au formateur, la possibilité de s’absenter des journées entières si l’envie lui en prend, sans prévenir personne, et surtout pas le Responsable de Formation, à qui ous stagiaires apprîmes une ou deux fois la désertion momentanée de S.

    Au stagiaire, l’obligation de se justifier pour la plus petite heure d’absence. Pour moi, j’ai dû justifier d’une journée d’absence à cause d’une grève des transports en commun par une attestation de la Compagnie des Transports. Une autre stagiaire a dû copier un acte de décès pour hustifier qu’elle se rende à un enterrement concernant trois personnes de sa connaissance.

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