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« Le calvaire d'un chercheur » [texte]

vendredi 3 mai 2002,  par Serge


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Article de Laurent Mouloud, paru le 16 février 2000 dans le quotidien « l'Humanité »

 

Le calvaire d'un chercheur


Licencié par EDF après avoir vécu cinq ans de harcèlement, Patrick (...), chercheur à l'École normale supérieure, réclame sa réintégration.

-  Document original (85 Ko)

-  Malgré tout, la voix est douce et polie, mais les propos sont clairs, et la détermination en béton. De son propre aveu, Patrick (...) a opté pour une attitude de « résistance. » « Calme et froide » précise-t-il. Harcelé avant d'être licencié par EDF en juillet 1998, ce chercheur de trente-neuf ans, un épais dossier sous le bras, continue de réclamer sa réintégration avec obstination, après avoir vécu cinq années de calvaire.

Pour cet ancien élève de Normale sup, tout a commencé en 1991. Jusque-là, Patrick brille plutôt dans son rôle de chercheur. Spécialiste du vieillissement des matériaux, tout semble lui réussir. En trois ans, sur le site [des] Renardières, près de Fontainebleau (Seine-et-Marne), il parvient à créer un laboratoire de chimie analytique, produit une soixantaine de documents internes, sort certains résultats dans des publications scientifiques. Fait rare dans la maison : lui et son équipe reçoivent même en 1991 un prix sicentifique. Bref, Patrick bouscule pas mal - trop peut-être - le train-train de la direction des études et recherches d'EDF. « Nos résultats ont soulevé à l'époque une vague de jalousie dans les bureaux voisins, explique-t-il aujourd'hui. Les ingénieurs fonctionnent beaucoup par clan, et j'étais le seul normalien. » Rien de bien méchant, pourtant.

Mais quelques semaines plus tard, avec un changement de direction, changement de décor. Premier accroc, le nouveau chef du département, Michel Pays, refuse de financer une thèse que se propose d'effectuer Patrick. Résultat : le chercheur est obligé de prendre un congé individuel de formation de deux ans pour mener à bien son projet. À son retour, en 1993, l'atmosphère devient carrément malsaine. « Entre-temps, Michel Pays a été condamné à six mois de prison avec sursis après la mort d'un étudiant électrocuté. Peut-être a-t-il voulu alors se venger ? » avance Patrick. Quoiqu'il en soit, on refuse d'emblée de lui mettre à disposition un micro-ordinateur ! Patrick demande des explications. Silence, puis en 1996, réponse sibylline par courrier de Brigitte Pinel, responsable du groupe : « En ce qui concerne les problèmes de micro, pour l'instant je ne vois pas ce qui t'empêches de travailler. Un papier et un crayon sont amplement suffisants. »

Désormais, Patrick n'aura plus la moindre responsabilité d'étude. Mis à l'écart un an dans un autre bâtiment, tous ses travaux précédents lui sont retirés et sa hiérarchie s'obstine à le faire travailler sur les supra conducteurs auxquels il ne « connaît rien. » Pis, le site de cette étude et la bibliothèque qui va avec se trouvent à Clamart, de l'autre côté de Paris. « J'étais le seul ingénieur dans ce cas. Tout s'est passé dans un climat de non-dit, de lâcheté collective et de rejet systématique de la faute sur la victime. Au début, je n'ai pas fait attention et je n'ai pas compris que le harcèlement était délibéré. »

Après deux années à ce régime, Patrick décroche, en 1995, un poste à mi-temps comme enseignant-chercheur à l'École normale supérieure (ENS), rue d'Ulm. Le matin à EDF, « dans une ambiance de souffrance », et l'après-midi, le « bol d'air » à l'ENS. « Sans cette soupape de sécurité, je me serais fait détruire. » Mais ses supérieurs à EDF ne relâchent pas l'étreinte. Régulièrement, le chercheur est accusé d'absences injustifiées, fantaisistes, et voit son salaire ponctionné en conséquence. Il râle. Avertissement. L'année suivante, sa direction va même jusqu'à l'obliger à tenir un pointage quotidien de ses horaires, qui ne s'applique, bien sûr, à aucun autre chercheur. Patrick rechigne à s'exécuter et commence à comprendre. « À cette époque, la hiérarchie a voulu m'installer dans le bureau des stagiaires et mes affaires ont été embarquées sans me prévenir du jour au lendemain. Brigitte Pinel a refusé de me les ramener pendant six mois. » Ironie du sort : pendant qu'à EDF la situation s'envenime, Patrick excelle dans ses recherches à l'ENS et découvre une description de la « chiralité », un phénomène capital en chimie. « Un travail original et de grande portée » avoue alors Jacques Courtieu, directeur de l'Institut de chimie moléculaire d'Orsay.

Peine perdue ! Début 1998, les accusations d'absences injustifiées l'amènent finalement en commission de discipline. Là, l'ensemble des syndicats se prononce pour un non-lieu. En face, les représentants de la direction font bloc et demandent, sans présenter aucune justification, « la retraite d'office ». Gérard Menjon, directeur des Études et Recherches, prononcera le licenciement en juillet. De toute manière, dès le mois d'avril, quinze jours avant même la commission de discipline, son micro-ordinateur, obtenu peu avant, avait déjà été affecté à un autre chercheur.

Seulement l'homme est tenace. Et le « KO » passé, Patrick a organisé sa riposte. « Mes responsables ont fait l'erreur de me renvoyer tous mes documents de bureau. Toutes les preuves du harcèlement s'y trouvaient. » Et pendant des semaines, il épluche consciencieusement toutes les notes de la hiérarchie, ressort les post-it un par un. Après trois mois de travail, le chercheur, devenu aujourd'hui adhérent à l'ANVHPT, l'Association nationale des victimes de harcèlement psychologique au travail, expédie en avril 1999 un dossier de 338 pages à François Roussely, le président d'EDF. Et lui demande un recours gracieux, appuyé par l'ensemble des fédérations syndicales, qui envoient lettre sur lettre. Son dossier doit finalement être examiné mardi prochain lors d'une ultime sous-commission de discipline, près d'un an après sa demande.

Laurent Mouloud

L'Humanité, mercredi 16 février 2000, rubrique « Plus loin que les faits ». Copyright © l'Humanité



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-> « Le calvaire d'un chercheur » [texte]
(1/2) 2 juillet 2003

-> « Le calvaire d'un chercheur » [texte]
(2/2) 3 mai 2002, par kest


FORUM

> « Le calvaire d'un chercheur » [texte]
2 juillet 2003 début du forum

je ne sais pas si ce message parviendra à son destinataire, et à qui celui-ci servira, mais j'ai envie de dire ceci : la phrase suivante « ... Tout s'est passé dans un climat de non-dit, de lâcheté collective et de rejet systématique de la faute sur la victime. Au début, je n'ai pas fait attention et je n'ai pas compris que le harcèlement était délibéré. » , résume clairement ces situations.

Je vis quelquechose de semblable ; cadre dans mon établissement, j'ai été remplacée par la subalterne que j'avais recruté. Avec lâcheté et déloyauté mensonges, opportunismes de toute sorte, abus de confiance, la personne a su capter l'attention d'une hiérarchie friante de régler les comptes aux anciens ; mon poste est aujourd'hui vidé de sa substance, et du relationnel qui allait avec. J'en ai beaucoup souffert au début (fin 2001), faisant confiance à la structure syndicale en place (CFDT), je me suis faite piéger par leur inefficacité ; aux dernières élections du personnel je me suis présentée sur une liste CGT et aujourd'hui j'ai un mandat syndical CGT ; l'élan de la direction a été stoppé, je n'ai pas retrouvé mes fonctions, mais les 20 heures de délégation me permettent une bouffée d'oxygène et m'accordent une légitimité (payée par le patron) pour réflechir aux actions à mener.

Je ne me fais pas d'illusions sur mon travail, j'ai passé le cap d'attendre quoi que ce soit, je suis toujours en action et en projets hors du contexte professionnel, et dans ma tête ; je suis perséverante, et très tenace, beaucoup s'en étonnent principalement ceux qui profitant du contexte se sont lâchés pour m'enfoncer un peu plus.

C'est clair, il y a comme une sorte de psychologie collective qui se met en place de manière à se laver de sa propre mauvaise conscience en linchant... c'est jouissif... Il y a beaucoup de lâcheté.

La CGT fait peur et je pense que la direction a raison ; nous travaillons dans un réseau efficace, et il y a beaucoup de compétences et des gens de haut niveau. Finalement, je m'en sort peu à peu en gagnant une liberté de pensée qui aujourd'hui n'est plus bridée par les convenances de l'institution. Là la direction n'a plus de prise, et de plus j'affiche que je n'ai pas peur .

Je pense toutefois qu'il y a beaucoup de gâchis, mais tampis c'est ainsi. Alors sincèrement, je pense que l'action syndicale est réellement à réintroduire dans le monde professionnel ; les abus de toute sorte naissent du fait que les personnes ont perdu le sens du collectif, qui permet le débat d'idées et la mise en place de l'échiquer ; la communication est souvent descendante et offre peu de place à la contradiction (toutes les formations concernant la communication ne sont su'un leurre (PNL, and so on). Je rejoins l'ensemble des écrits de JP LeGoff qui traduit parfaitement les contextes de harcèlement et de pauvreté de certains milieux professionnels).

Si un jour je décide que mes combats sont ailleurs, j'aurai néanmoins laissé la trace de ma résistance et le fait que je n'ai à aucun moment eu peur.

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> « Le calvaire d'un chercheur » [texte]
3 mai 2002, par kest début du forum

Longue vie et efficacité à votre site.

Kest

Répondre

Serge
-rédacteur