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« On va dans le mur »

30 novembre 98

mardi 16 avril 2002, par Crypto

B... continue d’attaquer tandis qu’une partie des stagiaires relaient les attaques. Une véritable peur s’installe. Le directeur de formation entre en scène le 30 novembre sur un ton dramatisant.

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Un jour, au hasard. Une phrase énigmatique de plus, prononcée sur un ton de reproche : « Il y en a qui sont à cette formation contraints et forcés ! » Ou bien, au beau milieu d’une discussion technique, il se tourne vers moi et lance inopinément : « Tu ne me donnes aucune adresse ! » La réflexion me fait sursauter. Qu’est-ce qu’il a voulu dire ? Un autre jour, B... me reprochera en public une prétendue utilisation abusive du téléphone (croyez-le ou non, il est constamment pendu au téléphone).

B... continue d’attaquer ainsi, constamment, par petites touches.

Il manipule également les stagiaires qu’il a su fasciner pour relayer les agressions. Un jour, il rend ainsi hommage publiquement à un stagiaire : « Nicolas a changé les fers de la dégau, heureusement, on risquait l’accident ! » La sortie n’est pas innocente ; Dominique et moi sommes en principe responsables de ce travail. Mais il ne dit pas que je me suis attelé à démonter le vérin du protecteur de la dégauchisseuse [1] et qu’il est censé s’en procurer un neuf, ce qu’il ne fera jamais.

Nicolas est un ancien infirmier psychiatrique qui développe une attitude de haine apparemment insondable à l’encontre des stagiaires dits rebelles. Il agit de manière furtive. Des phrases déstabilisantes, sans jamais recourir au dialogue franc. Dès le petit déjeuner, il lance dans ma direction des messages à peine audibles : « Tu te laisses aller... Voyons, un mec comme toi. » Un soir, Nicolas frappe à ma porte torse nu. Son attitude ambivalente me fait imaginer qu’il est animé par la jalousie ou par un quelconque désir sexuel. Mais le plus pesant restent les regards furibonds qu’il lance à longueur de journée à l’atelier. J’essaie de l’intercepter en lui demandant « Tu me cherches ou quoi ? » Il répond « J’espère que je vais te trouver ! » Mais il le dit en disparaissant au galop dans le couloir. Puis, alors que je continue à m’exprimer en public, les menaces se font plus physiques. Nicolas : « Si tu veux qu’on se mette des marrons. »

Je vis un tel sentiment de peur et d’angoisse que je finirai par ne plus assister au petit déjeuner. Je pense au suicide quotidiennement.

Le directeur de formation

Le directeur de formation est le supérieur hiérarchique direct de B... Il nous a reçus Dominique et moi dans son bureau et s’est mis à nous parler bagnole assez longuement, sans doute pour nous mettre à l’aise. Il nous apprend incidemment qu’il a été directeur d’une agence ANPE. Nous le convainquons sans mal d’annuler les retenues sur salaire que B... nous avait infligées durant notre lutte pour l’emploi du temps. Au cours de l’entretien, il nous a laissé entendre qu’il avait conscience de certaines choses. Il nous a lâché de manière sibylline : « J’ai parlé avec votre formateur. » Le sentiment de Dominique après l’entretien : « Il est intelligent. » Nous en sommes venus à penser, avec soulagement, qu’il était l’homme de la situation et que nous pourrions lui faire confiance.

Plus tard, le 30 novembre, le même directeur de formation organisera une réunion collective qu’il ouvrira sur le mode dramatique, en tonnant : « Si ça continue comme ça, on va dans le mur ! » Avec ironie, il remit la question des horaires sur le tapis : « C’est drôle, jusque-là on devait plutôt freiner les gens pour qu’il travaillent moins. » Dominique trouve que les rappels sont pesants et rétorque : « C’est une question qui a été traitée, oui ou non ? » Le directeur plonge dans un jargon épais qu’il ponctue de puissants « C’est clair !? » Il dit constater que « la crédibilité du formateur est remise en cause en raison d’incidents l’ayant opposé à certains stagiaires. » Et il nous rappelle que « Les formateurs doivent préparer les stagiaires à être capables d’occuper un emploi tant du point de vue des savoir-faire que des savoir-être. » Il conclue enfin : « J’ai eu le plaisir de constater qu’après notre réunion, qui a pu être douloureusement vécue par certains, l’ensemble des stagiaires s’est remis à la tâche. [...] Je viendrais chaque mois vous rencontrer collectivement pour faire le point et procéder, si nécessaire, aux ajustements indispensables. »

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« Là où le pervers excelle, c’est dans l’art de monter les gens les uns contre les autres, de provoquer des rivalités et des jalousies. La jouissance suprême pour un pervers est de faire accomplir la destruction d’un individu par un autre et d’assister à ce combat d’où les deux sortiront affaiblis, ce qui renforcera sa toute-puissance personnelle. L’idéal pour le pervers est de parvenir à ce que l’autre devienne « mauvais », ce qui transforme la malignité en état normal partagé par tous. [...] Corrompre est le but suprême. Il n’a pas de plus grande satisfaction que lorsqu’il entraîne sa cible à devenir destructrice à son tour ou qu’il amène plusieurs individus à s’entretuer. [...] Ils ne font pas exprès de faire mal, ils font mal parce qu’ils ne savent pas faire autrement pour exister. »

P.-S.

Notes

[1Dégauchisseuse : machine d’atelier utilisée pour dresser ou aplanir le bois, avant l’opération de rabotage

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