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La « Jekyll et Hyde » du harcèlement

vendredi 12 avril 2002, par Serge

Version texte de l’article de Catherine Bernard, paru le vendredi 12 avril 2002 dans le quotidien Libération.

« La « Jekyll et Hyde » du harcèlement »

« La présidente d'une association d'aide aux harcelés est attaquée par ses employés. »

Arles envoyée spéciale

« C’est l’histoire de la responsable d’une association de défense de victimes du harcèlement moral au travail qui se retrouve devant les tribunaux pour... harcèlement. José Zuazola et Joëlle Rius, soutenus par deux autres collègues, étaient mardi devant les juges de prud’hommes d’Arles (Bouches-du-Rhône) pour demander la « résolution judiciaire de leur contrat de travail aux torts exclusifs de leur employeur ». Leur employeur, c’est l’Association nationale des victimes de harcèlement psychologique au travail (ANVHPT), présidée, jusqu’en février dernier, par Françoise Pagano. Que ses salariés accusent précisément de... « harcèlement psychologique ».

« Porte-parole. Psychologue, Françoise Pagano a fait beaucoup pour la reconnaissance du « harcèlement psychologique au travail » dans la loi (lire encadré). En mars 1999, trois mois après la publication du livre de la psychiatre Marie-France Hirigoyen sur le harcèlement moral, [1] elle fonde l’ANVHPT pour « lutter contre les procédures de harcèlement moral et aider les victimes ».

« Françoise Pagano est si convaincue par son sujet, si efficace dans ses propos, qu’elle est invitée à l’émission Ça se discute sur France 2, puis chez Mireille Dumas. Dans les colloques ou devant le Conseil économique et social, elle fait avancer la définition et décortique les mécanismes du « harcèlement psychologique au travail ». Avec plus de 700 adhérents revendiqués, l’ANVHPT devient l’une des principales associations d’aide aux victimes, subventionnée par le ministère de la Solidarité, la région Paca, et la ville d’Arles. Au printemps 1999, Françoise Pagano signe ainsi ses courriers aux membres du bureau : « Votre présidente, ravie que la machine tourne à plein rendement. »

« José Zuazola, 46 ans, et Joëlle Rius, 40 ans, n’ont jamais été adhérents de l’association. En juin 2000, lorsqu’ils sont recrutés par l’ANVHPT, ils sont depuis trois ans au chômage. Avec le contrat emploi consolidé (CEC) que leur offre l’association - un an reconductible pendant cinq ans et une aide de l’Etat en contrepartie d’une formation, promise mais jamais venue -, ils espèrent voir la fin du tunnel.

« Rien ne s’est passé comme prévu. José Zuazola et Joëlle Rius savent que leurs contrats qui s’achèvent le 6 juin prochain ne seront pas renouvelés. Ils demandent même aux juges de prud’hommes qu’ils soient écourtés. Au titre du préjudice moral subi. Depuis le 2 avril, date à laquelle ils ont trouvé porte close en se présentant au travail, ils sont en arrêt maladie pour dépression nerveuse. Mardi à l’audience, Clotilde Lamy, leur avocate, elle-même ex-adhérente de l’association et bénévole pendant trois mois, énonce les humiliations : plus de travail à exécuter, transfert du bureau de l’un d’eux dans la cuisine, suppression de la cafetière, menaces de dissolution de l’association, interdiction de répondre au téléphone aux adhérents pour José Zuazola, alors qu’il préparait leurs dossiers, documents placés sous verrou... Tout allait bien, jusqu’au jour où José Zuazola a exprimé un point de vue différent sur le fonctionnement de l’association et sur sa directrice, avec laquelle il commençait à avoir maille à partir. « A partir de là, Françoise Pagano humilie, dégrade, intimide, menace. C’est leur confiance en eux, leur capacité à travailler sous la responsabilité d’une autre personne, après une situation de précarité, qui est mise en cause », plaide l’avocate.

« Les salariés de l’association ne sont pas seuls à mettre en cause le comportement de la présidente. Dès juillet 1999, quatre mois après la création de l’association, la trésorière et le vice-président donnent leur démission. En octobre, c’est au tour de six membres du bureau ou du conseil d’administration de claquer la porte. Dans un courrier aux adhérents, ils expliquent : « Nous lui avons signifié notre refus d’être maltraités, dans l’association comme au travail. En effet, son autoritarisme n’a pas de limite, et elle décide seule de tout sans même nous consulter et nous informer. »

« Au cours de l’année 2000, Patrick, l’un des adhérents qui succède aux démissionnaires, subit le même traitement. Créateur du site web de l’association, il remet en forme les textes, dont ceux de la présidente. Françoise Pagano ne l’admet pas. Par e-mail, elle l’avertit : « Je décide de l’interruption de la diffusion du site à compter de la réception de la présente. »

« Comminatoire. La Ligue des droits de l’homme, membre d’honneur, quitte elle aussi l’ANVHPT en raison « de la forme des démarches de la présidente » : « Ton comminatoire, injonction (...). Nous ne pouvons accepter que des courriers ainsi rédigés mentionnent notre patronage sans même que nous puissions exercer le moindre contrôle », pointe Michel Tubiana, son président.

« Scrutatrice de l’assemblée générale de l’ANVHPT qui s’est déroulée le 16 février dernier, Véronique, adhérente, « constate la chute de cette association dans laquelle tant de salariés avaient espoir ». L’assemblée générale a été houleuse. Les adhérents sont restés sans réponse à leurs questions : « Combien d’administrateurs composent actuellement le conseil d’administration ? Combien sont prévus au nouveau CA ? Pourquoi aucun des membres d’honneur n’est-il présent à l’AG ? Combien d’administrateurs ont été radiés depuis 1999 ? »

« Depuis, Françoise Pagano n’est plus présidente de l’ANVHPT. Mais, chargée par le nouveau conseil d’administration de « préparer les réponses aux employeurs en instance et [d’]étudier les dossiers reçus en attente d’adhésion », elle reste la « patronne » et continue de harceler les salariés. Ancien membre du bureau, Jean Segunares tire la morale de l’histoire : « Françoise Pagano s’est servie de nous pour se faire un nom. Et maintenant elle se sert de son nom pour créer son entreprise. »

Catherine BERNARD.

P.-S.

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Notes

[1 Le Harcèlement moral, la violence perverse au quotidien, éd. Syros, 1998. (N. d. l’A.)

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