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La formation se déroule dans la zone industrielle, entre nationale et autoroute, à l'écart du centre AFPA. Une situation de splendide isolement. Les stagiaires font la navette entre le centre AFPA et l'atelier par leurs propres moyens. La sécurité des trajets n'est pas prise en compte. La télévision et la radio sont prohibées ; « Qui chante au traçage déchante au montage... » La construction d'un nouveau bâtiment sur le site de l'AFPA est programmée. En attendant, les machines restent posées sur les bois de livraison, il n'y a pas d'aspiration efficace des poussières, le cloisonnement est en placo et le mobilier vétuste et dépareillé. Une impression de précaire permanent. Le décor est celui de l'exposition des Meilleurs Ouvriers de France. B... nous présente son chef-d'oeuvre personnel, un meuble à écrire. Cubique, précieux, et lourd, le meuble est semblable à un autel portatif. J'étais interloqué par ses myriades de tiroirs luxueux mais inutiles, pour ainsi dire abstraits. « À quoi sert d'aller si loin ? » Réponse de B... le regard lointain, « On apprend vachement. » Son meuble préféré est le bureau du roi Louis XV.
Chaque matin se déroule autour d'un café ce que B... appelle un moment de convivialité. Une sorte de cérémonie rituelle d'avant match. B... évoque son passé du faubourg Saint-Antoine. De grandes échappées narcissiques au cours desquelles il marie maximes, aphorismes et proverbes d'atelier à un jargon psychopédagogique dans lequel il se prend les pieds. Notre objectif, dûment décrit, est « l'employabilité. » Parmi les mots fétiches, l'éthique et la qualité. « Par rapport à une qualité. »
« On ne perd jamais le temps qu'on donne. » Au cours du rituel, on ne cesse de gloser sur le partage, la mise en commun, l'échangisme. « Il faut donner pour recevoir. » Dans la pièce à café, le portrait dessiné et la photo de B... sont affichés au-dessus de la porte. Le « On » revient d'abondance. « On est un groupe » B... manipule largement le registre affectif. « Quand l'un d'entre nous n'est pas là le lundi matin, je vous garantis qu'on est pas à l'aise ! »
L'heure du « moment de convivialité » est fixée très ponctuellement à huit heures moins le quart. Mais il n'y a d'horaire officiel nulle part. Les trente-cinq heures sont présentées comme une loufoquerie. B... nous invite ouvertement à travailler à l'atelier jusqu'à minuit tous les soirs. Il nous incite à faire fabriquer le double de la clé à nos frais. Il nous présente cela comme un arrangement occulte qui échapperait aux aridités de l'administration, laquelle administration ne comprendrait rien de rien, etc.
Il est également fortement conseillé de venir travailler les jours fériés. Le onze novembre, B... met en scène sa femme pour l'occasion « Josiane a préparé le rosbif ! »
Un matin, B... nous commente Faut-il sauver le soldat Ryan sur le mode épique. À l'atelier, il cultive le sentiment d'héroïsme, au volant (on sait qu'il s'est fait prendre à 180 au volant de sa voiture) ou lorsqu'il s'agit de manipuler certains produits toxiques. La dorure au mercure, et ses ouvriers qui mouraient à trente ans, nous est contée sur un ton enflammé. Il fait preuve d'une vitalité démonstrative. « Il y en a après cinquante ans qui ont gardé la forme... Faut se donner du rythme, faut se donner des échéances. » Une visite à Paris se déroule à un pas de charge incroyable.
L'installation de lits de camp dans l'atelier est sérieusement évoquée. « Vous savez que vous pouvez me joindre à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. » Nous apprenons qu'il a été pompier de Paris.
La vie privée est envahie, nous sommes immergés dans une solution totale. « Ici on fête les anniversaires ! » Les fêtes se déroulent sur le lieu de travail, un mélange des genres qui perturbe. La psychologue et la femme de B... sont là, mais il n'est pas question d'inviter les stagiaires des autres sections. « Je préfère qu'on soit tous ensemble ! »
Toutefois, il n'y a pas de cours véritable. « Les démos ça ne sert à rien. » La méthode pédagogique se veut ultra-moderne. Elle tient en un mot : « auto-formation. » Auto-formation, auto-évaluation. La méthode est une non-méthode déstabilisante ; on vous met des outils inconnus sous le nez et débrouillez-vous. Les plus aguerris, ceux qui ont déjà une expérience du bois, prennent les novices en charge ; ils assurent ainsi un véritable travail de formateur supplétif.
De son côté, B... termine scrupuleusement ses journées à quatre heures et demie (« Je ne suis pas stagiaire ») tandis que les stagiaires sont livrés à eux-mêmes le reste de la soirée ; « C'est vous qui faites votre stage. » La formule invite à l'autonomie, à la responsabilisation. En réalité, elle crée du malaise. Il nous apparaîtra progressivement que B... se sert de ce genre de formule pour se dédouaner de toute responsabilité personnelle.
B... nous mystifie dans l'idée que notre formation jouit d'une espèce d'autonomie expérimentale et farouche ; une école, « l'École de Chartres » dont il est le créateur. L'École de Chartres nous est présentée comme innovante, fragile et élitiste. « C'est une formation de niveau 4, mais ça devrait être reconnu en niveau 3 ! » Les travaux personnels sont bannis, les stagiaires travailleront pour le patrimoine national. S'identifier à la formation, entre nos mains son prestige, son futur et sa renommée, être animé d'un esprit d'abnégation pionnier ; tout cela flattait en nous l'esprit maquisard. « Le métier n'est pas reconnu... La profession peut décider de fermer à tout moment. »
Nous sommes incités à investir dans le travail comme des actionnaires, nous toucherions les dividendes plus tard, plus tard, lorsque nous serions installés. Il apparaît rapidement à quelques-uns que l'investissement est sans commune mesure avec le bénéfice invoqué.
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« Un autre procédé verbal habituel des pervers est d'utiliser un langage technique, abstrait, dogmatique, pour entraîner l'autre dans des considérations auxquelles il ne comprend rien, et pour lesquelles il n'ose pas demander d'explications de peur de passer pour un imbécile. Ce discours froid, purement théorique, a pour effet d'empêcher celui qui écoute de penser et donc de réagir. Le pervers, en parlant d'un ton très docte, donne l'impression de savoir, même s'il dit n'importe quoi. »
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