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Harcèlement: Dans la chaleur des fourneaux
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Dans la chaleur des fourneaux

Première publication : juillet 2003, mise en ligne : mardi 29 juillet 2003,  par Pierre


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Le Canard enchaîné, dans son hors-série n° 88 « Qu'est-ce qu'on déguste », lève le couvercle sur les pratiques indigestes du monde de la gastronomie.

Un article notamment, intitulé « Gros gnons sauce madère », décrit les violences infligées à certains employés des plus grands restaurants.

S'il ne désigne pas explicitement les pratiques en tant que harcèlement moral, l'article n'en décrit pas moins des modes relationnels violents et paradoxaux. Ainsi tel employé, parti après une bagarre avec un patron prestigieux, Marc Veyrat, en dit : « Je ne lui en veux pas, au contraire » ; ou bien tel chef proclame : « J'ai des jeunes à qui je dis trente fois « Connard » dans la journée mais qui m'adorent... »

Bon appétit.

« Chaud derrière ! » À cet appel, le reste de la brigade s'écarte. Le commis de cuisine passe, portant à bout de bras un plat en cuivre brûlant. À l'intérieur, une poitrine de canard. Qu'il pose sous l'oeil du chef, Michel Roth, placé au passe, dernière étape avant la sortie de la cuisine de l'Espadon, restaurant gastronomique du très luxueux hôtel Ritz de la place Vendôme, à Paris. De l'autre côté, le commis de salle attend pour emporter le dîner.

« Le chef observe, goûte une dernière fois la sauce. C'est bon. Le garçon en habit noir et noeud-pap emmène, au pas de course, le canard sur son plateau d'argent.

« Tout va vite. Chacun son rôle et chaque chose à sa place. De son poste le chef de cuisine peut tout observer. Maître incontesté à bord, il est au sommet d'une hiérarchie centenaire. Face à lui, il a ses brigades : apprentis, garçons de cuisine, deuxièmes commis, premiers commis et enfin les chefs de parties. Chemises blanches, pantalons à petits carreaux bleus et blancs, sabots noirs pour tout le monde. Les commis portent des toques lisses, les chefs de parties de toques plissées. Le chef seul arbore un pantalon noir et des chaussures de ville : il peut être amené à aller en salle pour saluer un client.

« Ce samedi soir, ils sont vingt-cinq en cuisine. Et il fait chaud, très chaud. Les longs fourneaux en fonte forment des colonnes face auxquelles on s'active pendant que les jus mijotent. Chaque brigade a une spécialité : à gauche les légumes, puis les viandes, enfin les poissons. À côté c'est la pâtisserie. Derrière on prépare les entrées froides. Il y a aussi un chef saucier et un chef boulanger.

« Une commande arrive. Le chef annonce : « Sans entrée, pour lui un coeur de filet bleu, pour elle un turbot. » Dans les brigades concernées des « Oui chef ! » retentissent en cascade, dans le respect de la tradition, avertissant que le message a été bien reçu. Au poisson on s'active vraiment, le client est pressé et le turbot long à cuire. « On y va, là ! », lance le chef Roth sans élever la voix. D'autres commandes sont aussi en cours d'exécution. Les comportements sont stricts, pas de bavardage, les cuisiniers font une performance. « Combien pour le bar ? », demande un chef viandier, qui évalue ainsi le temps restant avant de lancer l'escalope de foie gras poêlée qui partira avec ce bar. « Je lance deux langoustines et j'y suis, je dirais quatre minutes », répond un commis. « Je t'ai demandé combien de temps, c'est tout ! » L'histoire des langoustines est déjà de trop. Vite. On peut lire les stress sur le visage des plus jeunes, sourcils froncés, mâchoires serrées, joues rougies. Le travail est dur, la faute inacceptable.

« Michel Roth se souvient de ses débuts : « C'était très dur, physiquement, à cause des grosses casseroles qu'il faut manier, si lourdes lorsqu'on a quatorze ans. » On se souvient aussi du témoignage de Bernard Loiseau parlant de son apprentissage : « Je me vois encore pleurer en roulant sur mon Solex. C'était terrible » (Le Figaro). De quoi expliquer la disette de femmes dans les cuisines ? « Dans les mentalités, c'est un métier d'hommes », explique Hélène Darroze, l'un des rares chefs femmes, deux étoiles au « Michelin » et qui exerce dans son restaurant de la rue d'Assas à Paris. « C'est difficile physiquement, et moralement aussi car il y a énormément de pression avec les deux coups de feu par jour. Et puis, même si les moeurs évoluent, c'est la femme qui, dans l'idée, dans tenir le foyer. Avec un métier comme celui-ci, on n'est pas à la maison le soir. D'autre part, pour arriver à un haut niveau, il faut être très ambitieux, et je crois que les hommes sont plus ambitieux que les femmes. » Peut-être supportent-ils mieux aussi les humiliations qui ont cours dans quelques cuisines.

« Car certains chefs restent connus pour leurs méthodes musclées. Marc Veyrat par exemple. Nicolas a travaillé pendant un an dans ses cuisines de Veyrier-du-lac, en Haute-Savoie. « C'est sûr que dans sa cuisine on prend des coups de pied dans le cul ou des claques dans le dos, disons... bien appuyées. Moi, j'ai fini par démissionner à l'issue d'une bagarre avec lui, parce que, ce jour-là, je n'avais pas envie de me laisser faire. » Pourtant, Nicolas ne regrette rien : « Ça a été une super-école pour moi, et je lui dois à 90 pour 100 de ma stabilité professionnelle d'aujourd'hui. Je ne lui en veux pas, au contraire. » Qu'en pense la nouvelle garde ? Edouard Loubet, trente-deux ans et deux étoiles au « Michelin », dirige Le Moulin de Lourmarin, au coeur du Luberon. Il défend les vieux usages : « On est cent vingt maisons dans le monde à être à ce niveau, cela implique une exigence sans faille. On doit d'abord apprendre aux jeunes à s'habiller, se raser et arriver à l'heure. Et pas de ouais, on apprend à dire oui. Ici on éduque les gens. S'ils comprennent ils restent, sinon tant pis pour eux. J'ai des jeunes à qui je dis trente fois « Connard » dans la journée mais qui m'adorent... »

« Et ils ont intérêt ! « C'est un rapport très intense, presque filial, reprend Nicolas. Dans ce milieu, les gens bossent dix-huit heures par jour, leur vie c'est leur travail. » Jean-Luc Petitrenaud, critique gastronomique sur Europe 1 et animateur d'une émission culinaire sur France 5, explique : « Je n'ai jamais été témoin de scènes violentes. Mais c'est un métier où on a un très grand respect de celui qui dirige, on ne s'appelle pas chef par hasard. Bien sûr, lorsqu'on dirige quarante personnes, on est parfois obligé de parler fort. Et puis, les coups de gueule viennent de l'urgence. Le chef est comme un entraîneur de rugby disant à ses joueurs « Vous êtes des enfoirés si vous ratez ce match ! » parce que la pression est énorme ! »

« Michel Roth, lui, défend le changement : « C'est vrai qu'il y a trente ans on fonctionnait beaucoup au coup de pied au cul ! Mais aujourd'hui on ne peut plus se permettre ça, on doit continuer d'enseigner la droiture et la discipline, mais il faut faire preuve de pédagogie. » Pour Hélène Darroze, l'usage de la violence physique ou verbale est intolérable : « Pourquoi en cuisine plus qu'ailleurs devrait-on être violent pour se faire respecter ? Montrer l'exemple, c'est ça qui impose le respect. En plus cette étiquette nous porte un préjudice énorme, les jeunes boudent la profession, les écoles hôtelières ont du mal à boucler leurs promos. On est obligés d'embaucher de la main-d'oeuvre étrangère. C'est un métier qui se perd, je suis très inquiète pour l'avenir. »

« Les chefs irascibles, s'ils existent encore, agacent et importunent aujourd'hui le reste de la profession. Mais leurs « victimes » hésitent toujours à s'en plaindre, pas seulement par souci de leur emploi mais souvent aussi à cause de la dimension artistique et mythique des grands chefs, encore plus exigeants et durs avec eux-mêmes qu'avec leurs subordonnés. Presque des personnages de roman. On connaît l'histoire de Vatel, célèbre inventeur de la crème Chantilly. Vatel était à la maison de Condé, lorsque, un jour de 1671, le prince lui dit [1] : « Vatel, j'ai l'intention de donner une fête somptueuse à Chantilly dans un mois. Le roi y assistera avec tous les seigneurs de la Cour, fais-moi un programme et les menus. » Le jeudi soir, Louis XIV et sa suite sont à Chantilly. Le vendredi matin, la marée n'arrivant pas, Vatel se suicide.

« Madame de Sévigné, présente sur les lieux, écrira : « Le grand Vatel, cet homme d'une capacité distinguée de toutes les autres, dont la bonne tête était capable de contenir tous les soins d'un état ; cet homme donc, que je connaissais, voyant que ce matin, à huit heures, la marée n'était pas arrivée, n'a pu soutenir l'affront dont il avait cru qu'il allait être accablé ; en un mot, il s'est poignardé. » Plus récemment, c'est Bernard Loiseau qui attente à sa vie... Cette graine de folie, cet engagement absolu, Colette les résumait ainsi : « Si vous n'êtes pas capable d'un peu de sorcellerie, ce n'est pas la peine de vous mêler de cuisine. »

[1] Tiré du site www.gastronomie.free.fr (Note du Canard enchaîné).

Copyright © Les dossiers du Canard enchaîné, juillet 2003.



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-> Dans la chaleur des fourneaux
(1/2) 8 avril 2004

-> Dans la chaleur des fourneaux
(2/2) 1er septembre 2003, par Paul Buron


FORUM

> Dans la chaleur des fourneaux
8 avril 2004 début du forum
bonjuour, je suis moi-même cuisinier et je travaille depuis plus de 10 ans dans le monde de la gastronomie française, j'ai suivi pendant 4 ans M Eric Briffard , à l'époque il etait le chef du Plaza Athénée à Paris, il est terrible mais enfin j'en suis pas mort et surtout grace à lui, maintenant je suis tres courtisé dans la profession sur la place de paris. Je pense que la nouvelle generation change car comme le souligne Helene , et c'est d'ailleurs son k, on ne trouve plus sur le marche des jeunes cuisiniers. Elle peut dire merci à la maison Potel et Chabot, de lui trouver regulierement du personnel en cuisine. Alors allez les Chefs calmez-vous et arretez de leurs faire peur, o lieu de les engueler , apprenez leurs le metier car ils sortent de l'école et ne savent pas monter une bearnaise

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  • Faites ce que je dis mais pas ce que je fais
    9 avril 2004, par crypto

    On voit dans l'article du canard que le cuisinier Edouard Loubet, formée à l'école de Marc Veyrat, se targue d'éduquer les jeunes et de leur apprendre les bonnes manières.

    Il dit : « Ici on éduque les gens. » Puis, une phrase plus loin : « J'ai des jeunes à qui je dis trente fois « Connard » dans la journée mais qui m'adorent. »

    Les jeunes qu'il forme doivent apprendre à dire « oui » et pas « ouais ». Ils doivent apprendre la politesse tandis que lui se permet de les insulter !

    C'est bien ce qu'on appelle du discours paradoxal, non ?

    Un peu comme Claude Berthier, formateur au centre AFPA de Chartres, qui fait pression sur les stagiaires pour qu'ils restent à l'atelier jusqu'à minuit et qu'ils travaillent le week-end, tandis que lui finit ses journées scrupuleusement à quatre heures et demi. Quand il ne disparaît pas purement et simplement des journées entières...

    Finalement, si les jeunes désertent le monde de la gastronomie, comme vous le constatez, c'est peut-être un signe de leur bonne santé mentale.

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  • > Dans la chaleur des fourneaux
    19 février 2006
    dans la chaleur des fourneaux

    j" ai travaillé aussi avec e briffard un très grand chef, certe exigeant mais un des plus grands de sa génération, beaucoup de ses élêves ont deux étoiles au michelin, paradoxe du michelin quand lui se retrouve avec une étoile.

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> Dans la chaleur des fourneaux
1er septembre 2003, par Paul Buron début du forum
J'ai vu un reportage sur FR3 qui montrait Marc Veyrat dans sa cuisine. Le grand chef faisait le beau devant la caméra et puis, à un moment donné, il s'est tourné vers un de ses jeunes apprentis qu'il a engueulé copieusement (ce serait le cas de le dire s'il y avait de quoi rire…) Le pauvre encaissait sans rien dire tandis que la caméra se pourléchait de la scène comme si ça ajoutait au reportage une touche épatante de réalisme. On avait l'impression que le journaliste soufflait au cameraman « Vas-y Coco, ça c'est bon, ça fait vécu ». Débectant !

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  • > Chapeau l'artiste
    3 septembre 2003, par Pierre

    Vous avez remarqué que Marc Veyrat sait soigner sa communication. On le retrouve encore faisant de la publicité pour une eau minérale, ou animant une émission culinaire entouré d'enfants. Toujours avec cet inamovible chapeau, son signe distinctif. Chapeau que les amateurs de bon goût et de produits dérivés peuvent d'ailleurs se procurer pour un peu plus de 70 euros…

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Pierre
-rédacteur