« Pédophilie : le pasteur refuse de se taire »
« À Roubaix, il a écrit au procureur pour le prévenir des agissements d'un de ses fidèles. »
Roubaix envoyée spéciale
« La petite communauté de l'église apostolique de Roubaix, membre de la Fédération protestante de France, a des bleus à l'âme : le plus ancien des siens a été mis en examen pour viols et agressions sexuelles sur mineurs de 15 ans par personne ayant autorité et placé en détention provisoire le 31 juillet. Un bon père de famille de 56 ans, trois filles, apprécié de tous. Il nie farouchement, soutenu par sa famille. Son avocat, Me André Duthoit, soupire : « Je me pose des questions sur la crédibilité des accusations. Il y a visiblement eu une escalade entretenue par une psychose. A telle enseigne que cela devient dangereux de prendre un enfant sur ses genoux. » Quatre adolescentes ont porté plainte.
« Vertus. À l'origine de l'enquête de la brigade des mineurs, en mars, une lettre du pasteur Michel Léonowicz au procureur de la République. La cinquantaine dynamique, les yeux très bleus derrière de fines lunettes, il raconte la démarche douloureuse. « Le père d'une jeune fille de 16 ans m'a demandé un entretien fin février, pour me parler d'attouchements sexuels graves, pas seulement au-dessus des habits. Sa fille m'a confirmé les faits, avec des détails. Et cela a duré pendant plusieurs années, quand elle était plus jeune, à l'occasion de l'école du dimanche. Pendant le culte, nous nous relayons pour nous occuper des enfants et ce paroissien actif faisait partie des bénévoles. » L'adolescente a tenu plus de trois ans avec son secret, avant de craquer. Inscrite à un cours de préparation au baptême animé par son présumé agresseur, elle n'a pas supporté le voir vanter les vertus du bon chrétien.
« Annonce en chaire. Le pasteur organise alors une confrontation. « La personne a nié, reconnaît-il, mais j'ai eu des soupçons pendant l'entretien. Je lui ai donc dit que je lui fermais la porte de la communauté et que j'allais écrire au procureur de la République. » Dès le dimanche suivant, Michel Léonowicz annonce en chaire l'exclusion de son confessant. « J'ai commencé à avoir quelques remous, du genre tu mets les bonnes gens dehors... Alors, en aparté, à ceux qui posaient des questions, je disais que c'était une affaire de pédophilie. » Pour avertir la justice, il a pris le temps de la réflexion : deux semaines à prendre conseil auprès de juristes, à évoquer son dilemme au sein de son Eglise. Aucune hiérarchie religieuse n'a pesé sur sa décision : elle n'existe pas chez les protestants. « J'ai fait fi de toute la honte. Honte de ce qui s'est passé. Honte de n'avoir rien vu. C'est si facile de cacher. Mais je me suis dit : "Si je cache, je n'aide personne." C'est la vérité qui affranchit, pas les cachotteries. » Et il se penche, insiste. « Dans mon quartier, un homme a été accusé de pédophilie et il était innocent. Je ne suis pas enquêteur. La vérité doit être dite, dans un sens ou dans l'autre. » Malgré cette certitude, pour en finir avec les nuits blanches, le pasteur et sa femme se sont payé un stage sur les abus sexuels. « Ce stage m'a pleinement rassuré sur l'attitude à avoir. Je n'ai pas fait de boulettes. Vous savez, on ne s'attend pas à vivre quelque chose comme ça. C'est impensable, ce ne peut même pas être nommé dans une église. Nous pensions que ce lieu était exempt, mais le ver était dans la pomme. »
« Prétexte. Aujourd'hui, le pasteur ressoude les morceaux épars de sa communauté, une quarantaine d'adultes baptisés : il reçoit de nombreuses visites, organise des barbecues, des goûters. « Nous avons été secoués, meurtris et nous avons besoin de nous retrouver », constate-t-il. Mais il vit aussi les déménagements subits, les ouailles qui ne viennent pas en prenant prétexte de l'été. Il sait qu'en septembre, il pourra vraiment compter les chaises définitivement vides. « Ça vous blesse très fort, oui, soupire-t-il. J'ai reçu de nombreuses lettres de soutien, mais je n'oublie pas le grand nombre de silencieux qui pensent que j'aurai dû me taire. » Une satisfaction : les familles des victimes sont restées dans sa paroisse. En revanche, de l'autre côté, l'amertume domine. « Je suis le méchant qui a envoyé le père en prison », se désole-t-il. Mais l'homme d'église ne regrette pas sa lettre : « Je me sens beaucoup plus libre dans mes prêches. »
Stéphanie MAURICE.
Copyright © Libération 2002.
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Sur le plan psychologique, notez que le conflit intérieur est éprouvé par le pasteur. Le résultat final le satisfait, mais celui-ci n'a pas été obtenu sans mal. C'est le pasteur qui a passé des « nuits blanches » et éprouvé la « honte ». Les « blessures » sont portées par le pasteur et par les victimes. L'appel à la justice ne semble donc pas naturel ; l'acte a donné naissance à un conflit intérieur prolongé.
Le même conflit n'est pas vécu, semble-t-il, par « le grand nombre de silencieux qui pensent que le pasteur aurait dû se taire », non plus que par le pédophile présumé. Leurs attitudes sont essentiellement univoques, sans trace de conflit intérieur significatif.
Une circonstance importante est que le pasteur se trouve dans une position d'autorité dans la communauté qu'il dirige. Contrairement aux exemples précédents, protéger le coupable supposait donc d'entrer en conflit avec l'autorité.
Conformément aux expériences de Milgram, on observe que la majorité des fidèles évite ce conflit ; les réactions de protection du coupable s'expriment par des comportements de fuite, les « déménagements subits », les « chaises définitivement vides ».
Par ailleurs, l'avocat du pédophile présumé ne manque pas de comparer un viol au fait de « prendre un enfant sur ses genoux ». Le sous-entendu revient à présenter les victimes comme des affabulatrices dont la parole n'a aucune valeur, donc le coupable présumé comme la victime - tandis que l'exposé des faits suggère à l'inverse que la personne dont la parole n'a aucune valeur est justement le pédophile.
Notez également que le nom du pédophile présumé n'est pas cité dans l'article, tandis que l'est celui du pasteur.
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