Annie Fages, Françoise Saugé et Marie-Rose Germain, mes collègues administratrices, m’attendaient amicalement sur le quai de la gare. Au cours des semaines précédentes, nous avions plusieurs fois échangé nos désarrois respectifs au téléphone. Catherine Froidurot, une autre administratrice, analysait : « Pagano fonctionne à l’affectif. » À propos de Zuazola, elle prédisait : « J’ai peur qu’il utilise la presse. » On ne l’a plus revue. A-t-elle démissionné ? En tout cas elle paraissait très atteinte moralement.
De par son rôle de secrétaire nationale et sa proximité géographique, Annie Fages était la plus impliquée. Et la plus exposée... Lors d’une réunion du bureau qu’elle avait sollicitée, Annie, qui mesure moins d’un mètre cinquante, s’était fait menacer physiquement par Jean-Louis Saboye, le psychologue, qui lui avait lancé : « Tais-toi ou tu vas passer par la fenêtre ! » Tibaudo, qui participait à cette réunion, nuançait l’attitude de Saboye : « C’est un impulsif. » (Le même Tibaudo jugeait Zuazola irrespectueux, pour des faits apparemment bien moins graves.) On pouvait d’ailleurs se demander à quel titre ce monsieur Saboye participait aux réunions, puisqu’il n’était pas administrateur. Peut-être à titre familial, puisqu’il est le père de la fille de Mme Pagano.
Le quinze novembre, Mme Pagano avait loué pour la matinée une salle de spectacle, La grande boucherie. La bien-nommée n’était autre que l’ancien abattoir municipal de la ville d’Arles. Une plaque commémorative rappelait que l’endroit avait été utilisé pour les rafles de juifs pendant la guerre... Abrités du mistral, nous attendions juste en face, dans un bar où Lucot, le trésorier de l’association, proposa frileusement des cafés.
La décoration de La grande boucherie s’inspirait d’une gamme de couleurs qui devait déjà être démodée en 1970. Il y régnait une forte odeur de renfermé. Entre la scène et les rangs de sièges était intercalée une grande table tendue de feutre.
Mme Pagano nous fit signe d’approcher à grands gestes. Elle prit rapidement la parole en brandissant une liasse de papiers : « Voilà tout le dossier ! » En même temps qu’elle reposait pesamment la chemise boursouflée, elle rappelait sa santé critique, comme elle fera à plusieurs reprises au cours de la journée.
L’un des membres associés - un sosie d’Hugues Aufray - m’avait confié : « Oh moi, je connais Françoise depuis vingt ans, on a fait du théâtre ensemble. » Planté dans ses bottes camarguaises, il se montra plutôt sympathique, alors que la plupart de ses collègues restèrent distants et nous dévisageaient.
Un autre, congestionné, les cheveux blancs soufrés, la peau couperosée, accusait sur son visage un alcoolisme avancé. Mais cet homme, à la mise approximative, était paraît-il, psychiatre. Et manifestement « paganiste ». D’une façon générale, les membres associés se montrèrent très chatouilleux sur le sujet de « la Présidente », mais lui fut particulièrement virulent : « Téléphoner ça s’apprend ! Parler ça s’apprend ! » Ainsi jugeait-il le travail des salariés, comme s’ils étaient tout à coup les pires des bons à rien. Sur le même ton incroyablement agressif, le spécialiste lança aussi à l’adresse des éléments critiques du conseil : « Moi je donne des cours d’association à ceux qui veulent ! » On entendit fuser le mot « fachiste ! » Le ton était donné.
Face au brouhaha, un autre des membres associés, empoignant son pardessus gris, quitta la salle d’un air supérieur en s’indignant : « J’ai jamais vu ça. »
Un membre associé, par ailleurs professeur de musique, intervint. Il nous mit en garde gravement : « Vous êtes sûrs que vous pouvez les recevoir ? On ne fait pas ce qu’on veut de nos jours, avec des salariés... » Puis il se proposa tout naturellement comme président de séance. C’est donc lui qui allait décider d’accorder ou non la parole. Une sorte de prise de pouvoir ? En tout cas, il tint son rôle avec beaucoup d’élégance et d’efficacité : chaque fois que la discussion dérapait, il faisait comme les basketteurs un « T » avec ses mains qui signifiait « temps mort ».
Les salariés étaient convoqués à dix heures. Mme Pagano, entretenant la tension, poussait sans cesse : « On n’a plus que vingt minutes... plus que dix minutes. » La discussion préliminaire s’éternisait sur le protocole qu’on utiliserait pour les recevoir. Tibaudo prenait beaucoup d’intérêt à la sémantique : « Est-ce que c’est un dialogue ou une consultation ? » La meilleure façon selon lui étant de recevoir les salariés à tour de rôle et sans leur dire un mot (?). Formule étrange qui fit cependant l’unanimité parmi les membres associés et les administrateurs favorables à Mme Pagano.
À dix heures, les salariés arrivèrent, passablement tendus et intimidés.
José Zuazola, qui semblait le plus aguerri, s’infiltra parmi les fauteuils du théâtre et remit à tous les participants plusieurs documents : un historique de l’association, une lettre collective de démission signée par les administrateurs de 99 (document qu’il nomma à mots voilés « la bombe »), et une lettre de Me Lamy. Lorsqu’il apprit que les salariés seraient reçus un par un, il se releva brusquement : « Si c’est comme ça... » Finalement, il fut proposé que tous les salariés paraissent ensemble, et tous se sont réinstallés sur la scène, face aux spectateurs, côte-à-côte à un mètre de distance.
L’un après l’autre, ils se sont exprimés sur leur malaise, manifestant un certain consensus. Au risque de déplaire, je me risquais à poser des questions à ces salariés mis en scène : quels seraient les remèdes à apporter selon vous ? Zuazola répondit : « Ce qu’il faut, c’est un conseil d’administration béton. » Seule Soraya parut neutre et même quelque peu étrangère au conflit. Elle dit, avec une élocution pénible : « Ben moi j’ai rien de spécial contre Mme Pagano... » Attitude que Tibaudo, plus tard, ne manqua pas de relever et d’approuver : « Je pense qu’à elle, on peut lui renouveler son contrat. »
Assise à côté de moi, Mme Baukel, membre associé et contrôleuse du travail, concentrée sur ses notes abondantes, me confia d’un ton placide : « c’est un conflit. » Sous-entendu : c’est tout sauf du harcèlement moral, bien sûr.
L’après-midi, nous nous sommes retrouvés entre administrateurs, les membres associés étant partis, au quartier général de l’association.
Précisons que le repas du midi fut pris séparément, en deux clans, pro-Pagano (la quasi-totalité) et opposants. À propos des papiers révélés par Zuazola, Mme Pagano déclara emphatiquement : « Ils les ont pris dans le coffre-fort ! Je vais porter plainte ! » M. Moysan, proposa lui, très clairement, le renvoi de José Zuazola, brandissant comme une preuve éclatante l’audit de Jean-René Loubat que Pagano venait de nous remettre. Il se délectait du mot « autorité » en trépignant : « Les salariés ont commis des fautes ! Ils ont commis des fautes ! » Sa rigueur, son inflexibilité quant à la liquidation des salariés, faisaient froid dans le dos. Et laissaient à douter, d’une façon générale, de sa compréhension du phénomène de harcèlement.
De mon côté, j’essayais de dire que la décision de ne pas renouveler les contrats était injuste. Quant à l’audit de Jean-René Loubat, une relation personnelle de Françoise Pagano, il me paraissait étrangement favorable à celle-ci. Elle s’exclama : « Il ne se risquerait pas à faire un audit de complaisance, ça serait un coup à fermer son cabinet ! » Bien sûr voyons. Qui en douterait ?
De toute façon, tenter de discuter avec elle était un réel tour de force. De guerre lasse, j’ai proposé de démissionner. Alors Michèle Helbert a sauté comme un ressort en me pointant du doigt, et a lancé de toute la truculence dont elle était capable : « Il faut marquer ça qu’il veut démissionner ! Il faut marquer ça ! » Elle se tenait assise au même petit bureau que Mme Pagano, en croisant farouchement ses genoux, formant devant elle un rempart énorme.
Elisabeth Burr, qui serrait toujours Tibaudo de près, blémit à son tour : « Je... je vous préviens... Je vais perdre patience, nous les femmes, c’est comme ça, c’est... c’est une question d’hormones. » Argument prononcé d’une voix blanche, d’autant plus théâtral qu’il sortait de la bouche d’une infirmière.
Mathurine Hounges, visiblement dévote de la présidente, restait renfrognée et muette comme une plante chétive.
La séance s’est terminée sur un statu quo épuisant, sans qu’aucune décision concernant les salariés ne soit prise.