« Ça fait maintenant quinze ans que je travaille à cet endroit. Et ça fait douze ans que j'ai l'impression de vivre des injustices. Je fais un travail d'équipe. Il y a trois chiffres [2] : de jour, de soir et de nuit ; plus un chiffre de fin de semaine quand il y a un surplus de travail. Il y a douze ans, je travaillais de soir, et la fille derrière moi me dénigrait sans cesse. J'ai vite perdu confiance en moi. Il y avait beaucoup de travail ce temps-là, les employeurs nous ont demandé de travailler aussi la fin de semaine. Alors, finalement, un chiffre de fin de semaine s'est ouvert et les employeurs m'ont demandé de travailler la fin de semaine, samedi et dimanche, deux fois douze heures payées trente-six heures. J'ai accepté avec joie. J'avais le moral à terre à force de me faire dénigrer par la fille.
Je n'ai pas eu la paix longtemps, un gars à problèmes s'est retrouvé derrière moi (ils avaient des problèmes avec lui la semaine). Alors, il s'est mis à me dénigrer à son tour, en dernier il m'a traitée de pourrie. J'ai complètement perdu le contrôle de moi, je n'en pouvais plus, je lui criais « MANGE DE LA MARDE, ... » Un des employeurs a dû venir pour m'aider. Il m'a fait des menaces devant l'employeur et c'était bizarre comment ce gars-là était calme ! Pour lui, c'était drôle. Finalement, ils l'ont congédié.
J'ai dû retourner travailler la semaine à cause du 11 septembre. Je me suis retrouvée en avant d'un autre gars à problèmes. Ce gars-là connaissait mon histoire et il s'est mis à me dénigrer mais cette fois-ci, il passait par les contremaîtres. Ce gars-là a les caractéristiques d'un manipulateur. J'ai lu le livre « Les manipulateurs sont parmi nous ». Alors, la contremaîtresse sur son chiffre s'est mis à dire à mes contremaîtres tout ce qu'il disait contre moi.
Le gars a finalement changé de machine (il était écoeuré de travailler en arrière de moi). Un autre a repris sa place et il m'a dit tout ce que l'autre disait dans mon dos et le gars me disait qu'il ne comprenait pas, il trouvait que je faisais bien mon travail et qu'il n'avait rien à me reprocher. Mais cet ami n'est pas resté longtemps derrière moi, les employeurs lui ont demandé d'aller sur une autre machine.
Alors, un autre a repris sa place. Il travaillait de jour avec moi et j'entendais ses discours. Il m'a dit qu'il a cessé de boire parce qu'il est violent. Il dénigre les autres et les traite de pourris. Et aujourd'hui, j'ai cette personne derrière moi et c'est recommencé. L'autre l'a influencé, et il s'est mis à me dénigrer lui aussi. Lui aussi passe par la contremaîtresse qui ne connaît pas du tout le travail que je fais. Il dit que c'est le bordel sur ma machine et elle écrit dans son rapport que c'est le bordel sur ma machine.
Je ne peux jamais me défendre. Mes contremaîtres ont maintenant des doutes sur moi. Ça fait maintenant douze ans qu'on me critique alors, ils pensent que c'est moi le problème. Ils me surveillent.
La dernière fois, ça remonte à environ trois semaines, j'ai dû parler fort encore et j'ai dit à ma contremaîtresse qu'ils m'obligeaient à en faire plus que les autres. Les contremaîtres me voient travailler et ils me considèrent comme une bonne travaillante, ils me disent que je n'arrête jamais, que j'ai tout le temps quelque chose à faire, que je vais aider aux autres. C'est pourquoi, je ne comprends pas pourquoi ils m'en exigent encore plus. J'ai mes limites moi aussi. Comme j'ai demandé à ma contremaîtresse : « Est-ce que j'ai le droit d'être humaine moi aussi ? » C'est la colère qui m'a fait dire : « Pourquoi est-ce qu'il faut que je travaille douze heures dans huit ? » Ma contremaîtresse m'a dit : « Mais on veut t'aider ! » Je lui ai répondu : « T'appelle ça m'aider toi ? Je dois faire du 200%. T'appelle ça m'aider ? Tu ne te rends pas compte que je me fais manipuler ? »
Je n'avais pas le choix de parler fort, les machines font beaucoup de bruit et en plus j'étais en colère et j'avais des larmes qui coulaient sur mes joues. J'étais déçue que ma contremaîtresse entre dans leur jeu, je la croyais plus compréhensive !
Est-ce du harcèlement moral ? Pourquoi ils passent par les contremaîtres pour me critiquer ? Aujourd'hui, je sais comment me défendre. Mais avec mes contremaîtres, je n'ose pas de peur de perdre mon emploi. Je n'ai plus aucune confiance en moi. Si je perds cet emploi, je ne sais plus où aller. Et je vais retomber avec un petit salaire et plus aucun avantage.
Que dois-je faire ? Ils parlent de harcèlement moral pour les personnes qui travaillent dans les bureaux, ou dans les hôpitaux, mais dans les manufactures, on entend rien dire.
Ah, au fait, j'allais oublier quelque chose d'important : on entrait dans ma case comme on voulait. La case, c'est un vestiaire. J'y dépose mon manteau et mes outils et j'y mets un cadenas. Nos cases sont à côté de nos machines.
Mais, ils ont réussi à ouvrir ma case à force d'y donner des coups de pied. Je voyais que quelque chose de pas normal se produisait depuis quelques mois, ils avaient dessiné un « fuck » dessus (un doigt d'honneur). J'ai donc décidé de changer de cadenas. La semaine suivante, on y avait dessiné un autre « fuck ». J'étais contente, je croyais avoir réussi. Mais l'autre semaine d'après, j'ouvre mon vestiaire et j'y vois un gros sac rempli de laine. Je l'ai montré à une consoeur de travail. Elle n'en revenait pas elle non plus. Je suis montée au bureau tout de suite pour en parler aux contremaîtres et ils ont dit qu'ils chercheraient le coupable. Un des contremaîtres m'a dit que certains vestiaires pouvaient s'ouvrir même s'il y avait des cadenas. Alors, j'ai vu qu'il avait raison. J'ai donc été obligée de changer de vestiaire. Un collègue m'a dit, viens à côté de moi, il y en a un de libre. Il m'a confié que lui aussi se faisait jouer des tours, il arrivait le matin et son cadenas était entouré de « tape » ou ils lui mettaient de la poudre dessus. Ça m'a rassurée un peu. Alors croyez-moi, je n'ai pas écrit mon nom sur mon nouveau vestiaire.
Alors, le lendemain, sur mon ancien vestiaire, ils avaient dessiné un monsieur sourire (qui voulait exprimer leur satisfaction).
La semaine dernière, on a collé une étampe, une grosse étiquette sur mon nom qui était écrit sur la case pour dire que j'avais changé de case. Ça me blesse beaucoup.
Dieu merci à la maison je suis bien, je vis seule et je me change les idées, mais aussitôt que je retourne travailler, c'est comme si mon estomac me montait dans le cou et j'ai des palpitations cardiaques. Je me sens comme un chien qui ne veut pas avancer. »
[1] Pseudonyme. Témoignage adapté d'un courrier électronique avec l'accord de Claudine.
[2] Un chiffre est une équipe qui fait les trois huit. Les chiffres se relaient par tranches de huit heures auprès des machines.
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